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Blog professionnel de Dominique Lahary, bibliothécaire

Archive de la catégorie «Révolution numérique»

Google va-t-il tout dévorer ?

Posté par Dominique Lahary le 8 septembre 2009

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latribunedu18août

La fuite opérée dans La Tribune du 18 août 2009 selon laquelle la BnF s’apprêterait à confier à Google une partie de la numérisation de son fonds a entrainé un débat public et une cascade de polémiques et de démentis qui ont eu le mérite de mettre sur la place publique une question d’importance. La métaphore de l’ogre s’est imposée, comme on le voit dans le titre du Canard enchaîné du 28 août 2009 :

manchetteCanard

manchette-libeou cette une de Libération du 29 août (annonçant l’éditorial de Laurent Joffrin et les articles Le glouton élargit sa mission, Google pousse à l’index et Lyon transfert son fonds) :

Mais cet ogre, est-ce un gentil personnage, comme l’inoubliable Géant de Zéralda de Tomi Ungerer, ou une figure dangereuse ?

Derrière le cas de la BnF, à propos duquel le nouveau ministre de la culture Frédéric Mitterrand déclare qu’il va trancher après réflexion, se profile le Règlement Google, conclu avec les éditeurs et auteurs étatsuniens et auquel leurs homologues du monde entier sont invités à adhérer, sensément pour sa seule application sur le sol américain. Adhérer tacitement, sauf à objecter devant le tribunal du district de New York au plus tard le 8 septembre, les bibliothèques étant concernées par l’aumône d’un terminal unique par établissement pour peu qu’elles concèdent à Google l’exclusivité d’un accord commercial avec lui.

Je donne ces quelques liens qui permettent de ce faire une idée d’un accord d’une extraordinaire complexité :

et les favoris délicious de Calimaq

Et je renvoie au communiqué du 7 septembre 2009 de 11 associations d’archivistes, bibliothécaires et documentalistes français membres de l’IABD , avec le dossier de presse qui y est associé.

Oui, le géant Google est sympathique. Comme moi, vous l’utilisez tous les jours et êtes bluffé par l’efficacité avec laquelle il a, selon son ambition proclamée, « organisé l’information mondiale ». Vous avez essayé d’autres moteurs mais trouvé aucun d’aussi efficace, pour la plupart de vos besoins. Vous avez apprécié la revue de presse automatique, le partage de photo, la messagerie en ligne et le traitement de texte hébergé. Google vous fait voir le monde entier d’en haut et même le ciel, trace vos itinéraires et localise ce que bon vous semble en plantant sur ses joli cartes les petites flèches de sa géolocalisation. Il est devenu le roi de l’informatique en nuage qui surplombe désormais la planète numérique, il moutonne votre ciel et vous y trouvez la lumière.

Oui, le géant Google est sympathique parce que c’est une entreprise sympathique, décloisonnée, non hiérarchique, dont les salariés ravis, gâté par les cantines et salles de remise en forme gratuites, organisent leur travail à loisir.

Mais ce géant, avec patience et rapidité, avec souplesse et systématique, tisse sa toile sur la Toile et démontre en mode accéléré que, si l’on n’y prend pas garde, la concurrence aboutit au monopole. Il est peut-être né, ou presque, dans un garage, selon l’inévitable story telling des successs stories de l’ère numérique, mais rien d’autre de comparable ne pourra plus jamais naître dans un garage car la place sera prise.

Et tout ceci avec le modèle économique qui tue (killer busisness model, comme on parle de killer application)  : la gratuité, qui n’est rien d’autre qu’une autre façon de faire payer.

Google a bâti avec une intelligence virtuose son empire en indexant les autres. Il a été un des principaux agents de cette économie de l’accès qui a battu en brèche les économies du contenu. Et le voilà maintenant qui s’empare des contenus. Les vôtres d’abord, ou ceux que vous collectez vous-même, quand il rachète Youtube ou héberge vos photos ou votre messagerie. Et puis, coup de maître, les bibliothèques.

Il faut lire l’article lumineux de Robert Darnton, publié en français dans le numéro de mars 2009 du Monde diplomatique , qui commence par ces mots :

« En offrant au plus grand nombre une masse toujours croissante de connaissances, Internet réalise-t-il le rêve des Lumières ou prépare-t-il le cauchemar d’un savoir public livré aux appétits privés ? Grâce à — ou à cause de — Google, ces questions n’ont plus rien d’abstrait. »

et finit par ceux-ci :

« Quelle que soit la manière d’interpréter cet accord, ses dispositions s’imbriquent de manière si inextricable qu’elles s’imposent en bloc. Aujourd’hui, ni Google, ni les auteurs, ni les éditeurs, ni la cour de district de New York ne sont en mesure d’y apporter des changements notables. C’est un tournant majeur dans le développement de ce que nous appelons la société de l’information. Si nous ne rééquilibrons pas la balance, les intérêts privés pourraient bientôt l’emporter pour de bon sur l’intérêt public. Le rêve des Lumières serait alors plus inaccessible que jamais. »

Il faut lire aussi le vigoureux billet Is it a bird ? Is it a plane ? No. It’s a monopolistic library-bookseller d’Olivier Ertzscheid du 5 juin 2009  dont voici le nœud :

« J’ai répété (avec d’autres …) depuis plus de 3 ans révolus que Google serait nécessairement libraire, bibliothécaire et éditeur. […] Avec d’autres j’ai essayé de convaincre de la nécessité absolue d’une contre-offensive “de poids”, sur trois axes : un portail de recherche fédérée regroupant l’essentiel de l’offre des libraires dits “indépendants”, une réflexion de fond sur les usages, avec la mise en place d’expérimentations à couverture ou à portée nationale, une bibliothèque numérique qui ne soit pas seulement interface mais d’abord et avant tout contenus, contenus moissonnés pour être d’abord rassemblés, et pour être, ensuite seulement, distribués dans le cadre d’un bouquet de services et d’applications. »

C’est bien, Google Book Search (pardon, Google recherche de livres). C’est vraiment très bien. Et vouloir mettre un coup d’arrêt à son expansion ou au moins investir dans d’autres projets doit être  peu près si populaire auprès des internautes que la création d’une taxe carbone auprès des contribuables. Mais moi qui défends généralement le point de vue de l’utilisateur, ici et maintenant, j’en appelle à la responsabilité de la puissance publique et des professionnels du livre, tous secteurs confondus, dans l’intérêt des générations futures.

Le monopole de Google est tentant à court terme. A long terme, c’est un danger redoutable. Acceptons-nous que le patrimoine écrit de l’humanité soit détenu par un seul groupe privé, soumis aux décisions des successeurs des si sympathiques dirigeants actuels, qui acceptent tout de même de verrouiller leur moteur sur ordre des régimes autoritaires que vous savez ?

Ce patrimoine, fruit de la créativité de générations à travers le monde, entretenu par un foisonnement d’initiatives et d’entreprises privées, et sauvegardé par les bibliothèques, dont la plupart ont un statut public ?

Il ne s’agit pas ici de condamner les partenariats publics privés : je les aime tellement que je souhaite qu’il y en ait plusieurs. Il ne s’agit pas de fustiger une entreprise américaine : elle serait française que le problème serait exactement le même.

Il s’agit de s’opposer à un règlement Google américain qui va s’imposer au reste du monde et à une démission des puissances publiques nationales et européennes : comme si c’était déjà trop tard, comme si le monopole était inéluctable.

En  France, le débat sur Google recherche de livres a commencé en 2005, avec notamment l’appel de Jean-Noël Jeanneney intitulé. J’avais alors, dans un message du 27 avril2005 au regretté biblio-fr intitulé Google, le livre, l’accès, la collection, fait l’éloge de l’indexation pour terminer par la question du stockage :

« On voit ici que la bataille qui s’amorce, c’est celle du stockage. Elle est essentielle. Que ceux qui veulent avoir une influence sur ce qui sera indexé par les outils communs de la société de l’information construisent des politiques de stockage numérique et en gardent la maîtrise. »

Nous y sommes.

Car Google, qui a bâtit son empire sur l’indexation des autres, construit son stock de livres numérisés en interdisant aux autres de l’indexer. Tout est là. Il est en train de rendre obligatoire le passage par son guichet, qui va bientôt devenir une caisse puisqu’il va se faire aussi libraire, se mettant finalement à vendre des contenu et non plus seulement de l’espace publicitaire. La boucle est bouclée.

Au début des années 1990, Bill Gates avait avec son entreprise d’images Corbis failli faire main basse sur les collections publiques d’images. Il avait en partie échoué parce qu’on ne l’avait pas laissé faire. Rien n’est joué. Seule serait fatale l’enchaînement des démissions successives et le refus des coalitions.

Dans l’histoire généralement la force s’impose avant que le droit ne l’organise. C’est ainsi que les Empires et les entreprises coloniales se sont formés. Nous sommes, dans l’univers numérique dans une phase comparable. D’abord la force au mépris de droit installé. Le nouveau droit se reconstruira sur la base d’un rapport de force.

caravaneJ’ai souvent comparé la constitution du cyberespace au Far West. Pour expliquer qui nul n’y aurait sa place s’il ne s’y précipitait pas avec sa caravane de pionnier, puis ne s’y arrêtait pour délimiter son champ et tout de suite commençait à l’exploiter. Et par conséquent qu’il n’y aurait, entre autres, de bibliothèque dans le cyberspace que si des bibliothèques ne s’y installaient, avant qu’il ne soit trop tard.

Mais j’ajoutais : un Far West où il n’y aurait ni Indiens ni bisons. Je dois aujourd’hui sérieusement réviser mon analogie historique. Le nouveau monde n’est pas un autre monde, c’est le nôtre. Comme au Far West, les nouveaux puissants avancent et occupent le terrain, puis concèdent ça et là des traités avec des peuples qui ne parviendront à s’unir que quand il sera trop tard. Aujourd’hui les Etats-Unis, demain l’Europe, faible et divisée selon son habitude somme toute récente. Une autre politique est possible.

indiensàchevalMais attention. Je vais peut-être diverger avec une partie des forces dont je crois aujourd’hui la coalition nécessaire, diverger même avec une partie des bibliothécaires et documentalistes, mais il me semble indispensable de considérer qu’on ne tiendra pas tête à Google avec les armes du passé. Après tout, les amérindiens ont bien adopté le cheval et l’arme à feu.

Au congrès de l’ABF de juin 2008 à Reims, on m’avait proposé une rencontre (ce furent deux monologues parallèles) avec le très courtois représentant en France de Google recherche de livres. Lui énonça le story telling : « organiser l’information mondiale ». Il n’a pas consenti à communiquer son diaporama. Le mien est ici (Google et nous).

J’y rappelais les caractéristiques fondamentales du traitement de l’information à la Google :

« - On indexe tout… et n’importe quoi

- On ne classe pas, on trie

- On indexe en plein texte »

Précédemment, en 2005, j’avais dans Numérique, bibliothèques, utilisateurs : Un nouveau paradigme ? tenté d’énumérer « ce que les moteurs ont changé »

« 1. On cherche partout à la fois : La métacollection contre la collection.

2. On cherche avec ses propres mots : Le « langage naturel » contre les langages documentaires, les classifications postcoordonnés contre les classifications précoordonnés.

3. On veut de l’information primaire : La bibliothèque contre les catalogues.

4. On fait tout avec le même outil : Le flou contre la frontière, le généralisme contre la spécialisation.

5. On veut accéder de chez soi, de partout : L’atopisme contre le lieu dédié. »

Et j’ajoutais : « Tout ce qui est en retrait sur les cinq révolutions apparaît comme une limitation difficilement supportable. »

Googgle, mais aussi bien d’autres acteurs avant lui ou parallèlement à lui, mais Google tout particulièrement bien sûr, ont contribué à procurer aux internautes, c’est-à-dire à une partie de plus en plus considérable de la population, des outils qui ont facilité une profonde mutation dans les pratiques de recherche d’information et d’œuvres. On ne recréera pas le monde ancien. Il faut aller aussi vite que la musique. L’offre publique de culture et de documentation doit être d’après et non d’avant les 5 révolutions, ou elle ne sera pas.

J’aime bien chercher dans Google Books. La recherche dans l’intérieur du livre y a conquis sa place définitive, contre les dévôts exclusifs des catalogues, des indexations par système d’autorité et des classifications précoordonnées. Et la masse critique, propre à satisfaire les besoins les plus divers, prouve son efficacité, contre les partisans de la sélection qualitative ou thématique. Je veux bien des catalogues, des classifications et des sélections, mais pas que cela, et pas comme mode unique d’accès.

Il est excellent que cette entreprise si innovante ait développé ce service. Que des bibliothèques et des collectivités locales, jusqu’en France comme la ville de Lyon, ait contracté avec Google est après tout utile et stimulant. Google a apporté à l’organisation de l’information mondiale une contribution remarquable. Mais pas au point de mériter un monopole.

Dernière remarque : on ne tiendra pas éternellement en laissant intégralement en l’état les règles du droit d’auteur et du copyright. La Commission européenne elle-même considère « que la numérisation ne pourra progresser en Europe qu’à la condition de donner aux institutions culturelles les moyens juridiques de remplir leurs missions, notamment en ce qui concerne les oeuvres orphelines et les oeuvres épuisées », comme le souligne ::S.I.Lex:: dans son billet du 1er septembre 2009 . Et d’ajouter :

« Depuis toutes ces années, le vide juridique persistant a profité et profite toujours à Google qui a su utiliser sa force de frappe contentieuse pour produire un Règlement qui va lui permettre – et à lui seul – de numériser et de commercialiser les oeuvres orphelines et épuisées qui continuent à gripper la machine de la numérisation en Europe. Une loi privée est sur le point d’accomplir ce que la loi publique n’a pas su faire … nous nous acheminons vers une grande défaite démocratique … »

Il reste probablement peu de temps pour que les organismes publics détenteurs de la mémoire du monde en maitrisent la conservation pour les générations futures.

Ne soyons pas comme des ours blancs qui voient la banquise disparaitre inexorablement sous leurs pieds.

(Ce billet, comme tous les autres de ce blog, ne reflète naturellement que mon point de vue personnel, à un moment donné)

ours-seul

Post scriptum des 09/09/09 et 14/09/09 :

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Hadopi : les petits plats dans les grands

Posté par Dominique Lahary le 13 mars 2009

Le projet de loi Création et Internet, dit Hadopi, dit Olivennes, dit DADVSI 2, est examiné depuis le 11 mars 2009 à l’Assemblée nationale, la discussion devant s’achever à la fin du mois. On peut suivre la séance en direct, lire après coup les comptes rendus et suivre le suivi de Kotkot.

Lors du débat national qui s’est développé durant la préparation puis le vite de la loi DADVSI du 1er août 2006, le sujet du téléchargement illicite, et singulièrement de la musique, avait écrasé tous les autres sujets pourtant contenu dans le projet. Les archivistes, bibliothécaires et documentalistes, réunis pour l’occasion dans une interassociation qui perdure, l’IABD avait eu du mal à faire passer dans la grande presse leur message. Il était cependant passé par d’autres canaux, et le site droitauteur.levillage.org en porte le souvenir. Ce combat a débouché sur des résultats partiels mais appréciables.

Pour ce projet-ci, le débat national est conforme à l’objet même du projet de loi puisqu’il ne s’agissait, pour le gouvernement, que de corriger l’inefficacité de la mesure antipiratage de la loi DADVSI en instituant une riposte graduée pouvant aboutir à une coupure de l’abonnement à Internet.

Et ce sont les archivistes, bibliothécaires et documentalistes qui ont joué les invités surprise en proposant un amendement qui vise à rectifier une des exceptions obtenues en 2006 : l’exception de reproduction pour conservation « ou pour préserver les conditions de la consultation sur place »… qui, n’étant pas assortie d’une autorisation de consultation, n’était guère applicable (voir ici l’explication)

Même si cette spécialisation de l’action peut être regrettée par d’estimables collègues, j’assume tout à fait que l’IABD joue sa partition particulière et se concentre sur un objectif qui est de sa responsabilité, fort de l’unanimité de ses 17 associations membres sur cette question, et cherche à favoriser au sein de la représentation nationale l’apparition d’une majorité d’idée (comme disait Edgar Faure) entre des parlementaires qui peuvent par ailleurs avoir des positions différentes sur d’autres questions. Ce qu’esquisse d’ores et déjà le dépôt d’amendements convergents par des députés communistes ou apparentés, socialistes, UMP et verts.

Cela n’empêche nullement certaines associations comme l’ABF, dont je suis un membre fidèle, et l’ADDNB de se prononcer contre le cœur du projet de loi. J’ai moi-même, à titre personnel, signé la pétition de SVM qui ne prône pas le téléchargement illicite mais critique la solution qui est proposée.

La loi DADVSI n’a pas atteint son objet. Elle était fondée sur la protection juridique des protections techniques, autrement appelées DRM, aujourd’hui mis en cause, du moins dans le domaine de la musique. Il est probable que cette loi-ci n’atteindra pas non plus son objet, dépassée qu’elle est par l’évolution des modes de diffusion et de partage, comme le streaming. L’accord interprofessionnel du 24 novembre 2007 qui a conclu la mission Olivennes comporte notamment l’engagement d’abandon sur les fichiers musicaux des DRM  qui empêchent l’interopérabiblité.

Le projet de loi comporte de graves défauts, parmi lesquels :

  • l’atteinte aux libertés individuelles par la surveillance des réseaux débouchant sur des sanctions prononcées par une autorité non judiciaire ;
  • au libre accès à l’information et à la culture et institution d’une punition collective par la sanction de coupure d’accès internet frappant toute une famille, une communauté cohabitante ou même une collectivité ou entreprise sur une infraction perpétrée par un de ses membres.

« Ne faites pas ça ! » implorait le 11 mars au soir à la Tribune de l’Assemblée le député Nouveau centre Jean Dionis du Séjour, à propos de la sanction de coupure de l’abonnement.

Au total, les pratiques illicites vont continuer tandis qu’aucun système de rémunération de la création ne sera institué correspondant aux usages réels des œuvres à partir d’Internet.

Mais on lui reproche aussi de porter atteinte au principe de neutralité des réseaux, qui veut qu’on ne discrimine pas selon l’usage.. Sur ce principe, sur lequel Bibliobsession a attiré notre attention, je renvoie vers Wikipedia, l’Isoc France , World-Governance et le blog Ecrans d’Astrid Girardeau (Libération) .

Internet, transfiguré au début des années Web, est un gigantesque pavé dans la marre qui bouleverse totalement les conditions de production et de diffusion de l’information au sens large, faisant exploser les modèles économiques et leur réglage juridique. Le projet de loi discuté en ce moment à l’Assemblée nationale n’est que la modeste péripétie d’un séisme qui est loin d’être terminé.

Gardons nous cependant de savourer avec naïveté des bouleversement qui remettent en cause tous les intermédiaires, bibliothèques comprises. Partageant dans l’ensemble le diagnostic de Jeremy Rikkin dans L’Age de l’accès : la révolution de la nouvelle économie (La Découverte Poche Essais, 2005, paru en anglais en 2000 sous le titre original de The Age of Access : New culture of Hypercapitalism), je ne vois pas sans un certain effroi l’économie de l’accès cannibaliser celle des contenus. Car la gratuité, qui est aussi une figure de l’économie marchande, brillamment analysée par Chris Anderson, n’est pas celle des ordinateurs et des abonnements à Internet : le consentement à payer subsiste sur le matériel et l’accès, non sur les œuvres. Gratuité marchande qui alimente désormais de nouveaux géants économiques.

C’est pourquoi certaines inquiétudes sont légitimes. C’est un formidable défi politique, juridique, économique, que de laisser faire ce que la bombe Internet apporte à la libre diffusion des savoirs, des loisirs.. et du commerce tout en sauvegardant une légitime rémunération du travail et de la création.

Le cyberspace, comme on ne l’appelle plus tellement, est bien comme une sorte de nouveau monde, qui serait cependant vide d’Indiens et de bisons. Toutes les pendules sont remises à zéro. Qui n’y lance pas sa caravane de pionnier pour finir par se poser et planter quelque piquets pour délimiter un terrain, embryon de son futur domaine, n’y trouvera Jamais aucune place ;

Ce raisonnement vaut aussi pour les bibliothèques. C’est la raison pour laquelle j’ai dit « Chapeau à Europeana » quelle que soient les critiques qu’on peut émettre sur son état actuel. Et c’est la raisoon pour laquelle cela vaut la peine de s’être battu pour quelques exceptions, de se battre encore pour en améliorer une, même si leur effet concret sur la vie réelle de la masse des bibliothèques sera dans l‘immédiat modeste. Il faut être là. Y compris dans la loi.

Plus sur Création et Internet :

Suivi :

Pour :

Contre :

Sur le site de l’IABD :

(voir aussi mon billet du 21 juin 2008 Ma main à couper que la bibliothèque est communiste)

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Culture livre, par Lawrence Lessig

Posté par Dominique Lahary le 9 février 2009

 

Culture libre : Free culture, Comment les media utilisent la technologie et la loi pour confisquer la culture et contrôler la créativité, édition française, de Lawrence Lessig, est déchargeable ici au format PDF, sous licence Creative commons.

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Six hypothèses sur le numérique et les bibliothèques publiques

Posté par Dominique Lahary le 9 février 2009

Je propose les six hypothèses emboîtées suivantes, sans prétention à l’infaillibilité.


A. Pour le grand public, le numérique c’est pour l’essentiel des ressources gratuitement accessibles, que ce soit légal ou non, sur Internet. Ils se débrouillent tout seuls, à domicile, au bureau, en cybercafé ou en bibliothèque, qui n’ont guère de maîtrise sur les contenus. Tout au plus peuvent-elles plus ou moins avoir à aider, à orienter. Voilà pour l’essentiel le contexte des bibliothèques publiques ni spécialisées ni patrimoniales. (Les cas des bibliothèques universitaires d’une part et de la Bibliothèque nationale d’autre part sont complètement différents).

Hypothèse numéro 1 : avec le numérique de masse, le rôle des médiathèques publiques mute essentiellement de la fourniture de ressources vers l’orientation sur les ressources.

On ne donne plus de poisson, on apprend à pêcher.

Ceci concerne : la documentation, la musique, de plus en plus le cinéma.

B. Le cas du livre est particulier : le livre électronique, conçu de façon immatérielle (un fichier qui sera le plus souvent lu sur un PC) ou physique (une tablette de lecture) est toujours à l’état de marché de niche. Ce qui ne décolle pas (ou pas encore) dans le commerce ne décolle pas non plus dans les bibliothèques. Mais on peut nourrir un marché de niche pour satisfaire un public marginal, encourager l’usage des TIC et expérimenter.

Hypothèse numéro 2 : les bibliothèques publiques peuvent mettre à la disposition de leurs usagers des ressources textuelles en ligne en payantes pour elle (problématique classique de l’achat pour la mise à disposition). C’est une action marginale pour des publics marginaux, qui est encore au stade expérimental

C. La musique et le cinéma en ligne payants sont aussi des marchés de niche puisque beaucoup de gens se débrouillent pour pirater. L’offre légale payante qui se développe est notamment le fait de fournisseurs d’autres services (comme la téléphonie) se situant en dehors des circuits de distribution par les bibliothèques.

Hypothèse numéro 3 : Pour des raisons différentes puisque l’usage numérique de masse est déjà là, la musique et le cinéma payants en ligne relèvent également pour les bibliothèques de l’action marginale et expérimentale.

D. La numérisation des fonds de chaque bibliothèque n’a aucun intérêt en soi, sauf dans le cas où la communication de la copie numérique d’un documents physique acquis est, contractuellement ou légalement, admise. La numérisation la numérisation du patrimoine écrit, musical, vidéo et graphique est au contraire un enjeux politique essentiel car si la puissance publiques s’en abstient, le nouveau monde que constitue le Net sera entièrement privé et l’intérêt public n’y sera pas défendu.

C’est donc une entreprise politique à mener à différents niveaux pertinents (européen, national, régional, etc.)

Hypothèse numéro 4 : La numérisation n’a pas à porter sur des exemplaires détenus par telle ou telle bibliothèque, sauf communication admise d’un double numérique d’un exemplaire physique mais sur des oeuvres. La numérisation d’intérêt public du patrimoine écrit, graphique, sonore et cinématographique relève de différents niveaux de puissance publique. La plupart des bibliothèques publiques locales ne sont en rien concernées.

E. Internet n’est pas seulement une plate forme d’accès à des oeuvres mais une plate-forme de services de toutes sortes. La conformité des bibliothèques à leur époque passe aussi par le développement de services en ligne qui transposent, complètent ou remplacent selon les cas les services physiques de médiation, d’information, d’animation cultuelle et scientifique.

Hypothèse numéro 5 : Le développement de services en ligne constitue l’essentiel de la tâche numérique de la plupart des bibliothèques publiques. Ce n’est pas (ou pas encore ?) la fourniture d’oeuvres.

F. Fournissant quelques oeuvres en ligne et développant des services en ligne, les bibliothèques publiques demeurent cependant :

- des fournisseurs d’objets physiques essentiellement sur papier

- des lieux multiservices d’accueil de la population

Hypothèse numéro 6 : Si toute bibliothèque numérique n’est pas physique, toute bibliothèque physique doit développer des services numériques. Cela ne modifie en rien son rôle par rapport aux ressources physiques (dont la place est relativisée mais non niée) ni le rôle du lieu bibliothèque qui prend au contraire une importance croissante dans les politiques publiques locales.

Tout ceci a naturellement un rapport avec l’avenir des bibliothèques.


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Chapeau à Europeana !

Posté par Dominique Lahary le 21 novembre 2008

Hier 20 novembre 2008, Europeana, la bibliothèque numérique européenne, a été inaugurée.

Il y a 17 ans apparaissait le web, météorite géante qui n’a pas fini de faire trembler le monde, virtuel ET physique..

Depuis, trois web coexistent :

  1. le web coopératif, communautaire, personnel et interpersonnel, qui fut aussi l’Internet d’origine ;
  2. le web marchand, dont une des figures est la gratuité, et qui a réussi a absorber en partie le premier en l’hébergeant et en tirant profit de l’activité non rémunérée des internautes (c’est l’informatique en nuages) ;
  3. enfin le web public, qui est aussi un web de service public.

Il est d’utilité publique que le troisième existe, lui aussi. C’est affaire de volonté politique. D’action déterminée des puissances publiques, à tous les niveaux. Ne serait-ce que pour cela (mais il y a bien sûr d’autres raisons de se réjouir), saluons Europeana.  Dont le site a été tellement visité qu’il a dû être fermé au bout de quelques heures. ll’est toujours à l’heure où j’écris. Comme le rapporte l’AFP :

“En une heure ce matin, 10 millions de personnes ont essayé d’avoir accès à la bibliothèque. Jamais une initiative européenne n’a eu autant de succès”, a commenté Viviane Reding, la commissaire européenne chargée des nouvelles technologies, lors du lancement officiel.

Lisons le communiqué de la Commission européenne.

Ajout du 26 novembre : Pour en savoir plus : ce billet d’Affordance qui commente le départ raté d’Europeana et comprend pas mal de liens intéressants.

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Ma main à couper que la bibliothèque est communiste

Posté par Dominique Lahary le 21 juin 2008

Mercredi matin 18 juin, alors que la ministre de la Culture allait présenter au Conseil des ministres le projet de loi Olivennes ou Hadopi, rebaptisée Création et Internet, j’entends deux commentaires à la radio :

La main coupée

Sur BFM, Olivier Bomsel, dont je trouve éclairante son analyse du Gratuit marchand, même si on peut lui reprocher de ne voir que lui, répond à la question « Êtes-vous pour la coupure de l’abonnement Internet aux contrevenants ? » ceci: « Ce n’est quand même pas la main coupée aux voleurs, quand même ! » Voilà comment, en niant le fait, il l’a reconnu: la sanction prévue par le projet de loi, c’est l’équivalent de la main coupée au voleur de pomme [Podcast].

Le peer to peer, est-ce une bibliothèque ?

Un peu plus tôt, Bernard Maris sur France Inter, rappelle que des éditeurs voulaient taxer le prêt de livre en bibliothèque et dit que s’attaquer au téléchargement c’est comme s’attaquer aux bibliothèques. les emprunteurs/téléchargeurs sont aussi des acheteurs, dit-il en substance.

01.net avait le 12 juin fait les gorges chaudes dans son billet intitulé Les ex-communistes suédois veulent légaliser le piratage ; « Le partage de fichiers, c’est un peu comme les bibliothèques publiques. Il fallait oser la comparaison. Le Swedish Left Party (ex-parti communiste suédois) n’a pas hésité à faire le rapprochement. »

J’avais lu une remarque de ce genre en pleine bataille de la loi DADVSId ans le commentaire d’un internaute au billet L’avenir des bibliothèques du 1er avril 2006 du député Christian Paul sur son blog Culture numérique :

Le dimanche 2 avril 2006 à 10:30, par Benjamin Thominet
Une communauté P2P n’est-elle pas une sorte de gigantesque bibliothèque?
- c’est ouvert au public
- sans but commercial ou économique direct ou indirect
Vous voyez où je veux en venir ?

Est-ce si saugrenu ? Ça l’est si on considère le fonctionnement : politique d’offre documentaire d’intérêt public d’un côté, mise à disposition anarchique et réciproque entre internautes d’autre part. D’un côté, si l’on veut pousser l’analogie, le communiste étatique (de bas en haut). De l’autre le communisme libertaire, sans Etat.

Mais l’on se place du point de vue de l’usager, indifférent au système institutionnel, cela revient au même. cela m’avait permis, lors de la journée Image et son en bibliothèque : Bilan et perspectives à l’heure du virtuel, organisée par la CoBB et l’ACIM à Nantes le 6 avril 2006 [il faut que je mette en ligne mon support] de développer pour la première fois le thème suivant : il existe un « système bibliothèque global », dont la bibliothèque institutionnel ne constitue qu’une partie.

Olivier Bomsel, après son aveu sur la main coupée, a d’ailleurs crié au communisme. Du calme. Tout cela se passe dans un contexte d’économie marchande, mâtinée de service public et d’échange-don (comme on dit en anthropologie).

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La bibliothèque vous en donne moins ?

Posté par Dominique Lahary le 22 avril 2008

En cette époque où l’on cherche la « valeur ajoutée » de la bibliothèque parce qu’elle se trouve concurrencée comme agent de diffusion, je suis frappé par certains discours professionnels qui aboutissent à défendre… la « valeur diminuée. »

L’insistance sur la sélection, comme geste bibliothécaire, très souvent défendue dans une logique auto-justificative (« on a envie de… », « notre métier c’est de… »), peut tourner à la justification du « moins ». Rappelons-nous que notre désir n’est pas la mesure de notre utilité publique.

Ainsi, les fournisseurs numériques auxquels nous pouvons avoir à faire peuvent nous proposer des catalogues entiers, quand notre atavisme nous commande de choisir titre par titre. Sans ce choix, notre travail ne vaudrait rien et nous n’aurions pas de politique documentaire.

Ainsi, il faut que la bibliothèque vous en donne moins pour exister.

C’est à mon avis ne rien comprendre à l’ère d’abondance que permet le numérique.

La recommandation, d’accord ! celle des bibliothécaires, celle que les bibliothécaires permettent par les interfaces qu’ils mettent à la disposition du public, celles que les gens organisent comme des grands. La recommandation, c’est à dire donner quelques repères dans l’abondance autorisée.

Mais la sélection négative (je ne fournis que ce que j’ai sélectionné), dans un contexte d’abondance, c’est ramer à contre-courant avec une petite cuillère. La sélection titre par titre quand on peut avoir tout forfaitairement, c’est de la Préhistoire.

Déjà le web avait suscité dans les bibliothèques la constitution de signets dont la pire espèce était la liste de sites en dehors desquels il était interdit de naviguer. Et on a toujours l’occasion d’avoir honte de certains web de bib. Je crains que ce type de réaction ne perdure au fur et à mesure que la société numérique se développe.

La bibliothèque de la rareté existe toujours, elle est facile à comprendre. La bibliothèque de l’abondance, nous avons à la construire. Elle n’est pas aisée à concevoir. Mais je ne crois pas que nous ayons le choix.

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Un métier hybride à la carte

Posté par Dominique Lahary le 30 janvier 2008

Le 26 novembre 2007, le groupe Paris de l’ABF organisait une journée d’étude intitulée Bibliothèques hybrides, bibliothèques à la carte : quel impact sur l’organisation et le fonctionnement ? dont les présentations sont publiées. Je suis intervenu sur le thème Un métier hybride à la carte ? De l’idéologie professionnelle au recrutement.

J’y propose de ne plus considérer la constitution, le traitement et la mise à disposition de la collection locale comme le centre de la culture professionnelle. Je plaide également pour une diversification des profils et métiers dans les bibliothèques.

J’ai eu plaisir à citer cette phrase d’Alain Caraco, qu’il m’avait glissée oralement lors d’une rencontre, et qui a reproduit par Livres-Hebdo n°714 (décembre 2007) puis Bibliobsession :

«Les ressources numériques externes ne sont pas une partie de nos collections. Ce sont nos collections qui sont une partie des ressources que nous mettons à la disposition des étudiants.»

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La place de la médiathèque dans le système global de diffusion culturelle

Posté par Dominique Lahary le 21 janvier 2008

Concluant la journée d’étude du 31 mai 2007 organisée par le Conseil général du Val d’Oise, l’association Cible 95 et l’Adiam Val d’Oise sur le thème La médiathèque dématérialisée, 1: la musique, j’ai repris sous le titre La place de la médiathèque dans le système global de diffusion : un nécessaire repositionnement la problématique proposée à la journée d’étude de la COBB du 6 avril 2006 Image et son en bibliothèque : Bilan et perspectives à l’heure du virtuel (dont les actes ne sont pas en libre accès) :

« Tout se passe comme si la société entière assumait la fonction bibliothèque : rechercher, s’approprier, commenter, décrire, etc. Ces fonctions sont remplies par une sorte de bibliothèque globale, sur Internet, notamment par les grands acteurs économiques, mais aussi par les internautes entre eux. Dans ce système bibliothèque global, il convient de trouver la place relative de la bibliothèque. »

Ainsi que mon analyse des usagers différenciés de la médiathèque :

« Mettons-nous […] du point de vue de l’usager-consommateur. Ce qui frappe c’est la diversité des modes d’appropriation :

  • un texte narratif est lu une fois de bout en bout, parfois deux ;
  • un texte court informatif est trouvé vite, lu vite, copié tout aussi vite ;
  • la musique, depuis l’invention du walkman à la fin des années 1970, fait l’objet d’une consommation répétitive et nomade ;
  • le cinéma suit le même chemin. »

Je montre que ces logiques d’usage, qui perdurent, expliquent successivement l’effet d’aubaine qu’a représenté la médiathèque et le fait qu’on puisse aujourd’hui s’en passé. J’en déduis « la fin du mythe brisé de la médiathèque », le mythe (mobilisateur, donc utile) ayant été la fusion des supports, des usages et des publics, que nous voyons aujourd’hui démonté pan par pan. Fin d’un mythe, et non fin d’un service de haute utilité publique qui continue à porter ce nom, bien sûr !

Bruno David a réagi à cette journée, principalement à mon intervention, dans un texte du 14 juin publié par l’ACIM. Il m’y faisait passer pour quelqu’un qui construit l’histoire des bibliothèques à partir de la seule technique. Je viens de lui répondre sur le même site sous le titre La réflexion continue, l’action aussi. Pour démentir ce qu’il me fait penser, mais aussi parce qu’il est bon de faire vivre le débat entre des positons très opposées… qui m’évoque irrésistiblement l’opposition proposée par Nicolas Morin entre croyants et non croyants dans son billet Crise moderniste dans l’église bibliothéconomique du 16 décembre 2007.

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10 ans après: Google ou l’économie de l’accès

Posté par Dominique Lahary le 17 septembre 2007

Google a 10 ans ! Il est devenu le coeur d’Internet, écrit l’AFP.

Qu’est-ce qui a changé en 10 ans ? Tout simplement que l’économie de l’information est d’abord devenu une économie de l’accès. Que le géant du web a bâti son empire sur l’usage gratuit d’accès à l’information.Si Larry Page et Sergey Brin n’avaient pas il y a 10 ans inventé leur fameux algorithme, d’autres l’auraient peut-être fait, ou bien encore Altavista aurait conservé la suprématie qu’il avait alors. Peu importe. Google symbolise une mutation radicale de l’économie de l’information, de l’économie tout court.

« Nous avons réussi en dix ans d’Internet à considérer comme normal le fait que l’indexation universelle et l’accès aux contenus en ligne soient entièrement privés. Nous étions coutumiers des classifications bibliographiques conventionnelles, qui nous apparaissaient comme relativement objectives. D’une bibliothèque à l’autre, par exemple, le système utilisé garantissait à peu près de retrouver sous la même nomenclature un ouvrage ou un autre […]. Aujourd’hui, les modes d’indexation sont privés, concurrents, et la formule de leur algorithme aussi secrète que celle de la liqueur des Chartreux. » Joël Ronez, « Nos hasards numériques et autres opportunités fragiles », in « Le livre à l’ère du numérique », Syndicat de la librairie française, Les Cahiers de la librairie n°5, novembre 2005.

Cela signifie que l’argent et le pouvoir sont détenus non par ceux qui possèdent du contenu, mais pas ceux qui donnent accès aux contenus. Renversement radical qui n’a rien d’une aventure angélique. D’autres maîtres capitalisent le profit, c’est tout.

Et cet empire se bâtit sur la gratuité, selon le modèle inventé naguère pour la presse puis la radio, puis la télévision : la publicité permet à l’utilisateur final de payer peu, ou de ne pas payer du tout. Ce n’est toujours pas une histoire angélique.

Pour un bibliothécaire ou documentaliste, le choc est rude : les mots-clés sont devenus des biens marchands, une source de profits colossaux.Voilà le monde qui est le nôtre.

Mais c’est aussi celui du partage, de l’échange-don, de l’intelligence collective. Nous voilà rassurés ?

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