DLog (supplt à www.lahary.fr/pro)

Blog professionnel de Dominique Lahary, bibliothécaire. Mes propos n'engagent que moi.

Eloge du chariot de retour

Publié par Dominique Lahary le 31 octobre 2011

Chariot de retour à la médiathèque de Franconville (95)

Il ne paye pas de mine. C’est une modestie sur roulette, une humilité pratique, un simple dispositif technique accordant au document rendu par l’usager un temps de latence avant son rangement en rayon.

Oui mais voilà : bien souvent ce document ne rejoint pas sa place assignée car il est repris par d’autre usager.

On pourrait n’y voir qu’un gain de temps appréciable : c’est toujours ça de moins à ranger. Mais c’est bien plus.

On sait bien que nos chariots de retour sont, pour peu que le public y ait accès, des pôles d’animation. On s’y presse comme au comptoir du bistrot, on y farfouille, seul ou à plusieurs, on y papote et on s’y sert. Pratique ! Pas besoin de se fatiguer à déambuler entre les rayonnages. Une commodité pour gens paresseux, pressés, suiveurs : puisque c’est là, c’est que des gens les ont pris, alors ça doit être bien.

Je ne crois pas un mot de ces deux dernières phrases, ou plutôt, je ne vois pas le chariot sous cet angle.

Car que dit l’engouement de tant de gens pour ce modeste élément de mobilier mobile ?

Il dit qu’on aime à farfouiller dans un petit choix.

Qu’on aime farfouiller tout court, comme dans le bac à chaussettes de certains commerçants.

Qu’on est attiré, au milieu de l’impressionnante galerie des œuvres proposées, rangés sen rang d’oignon, par celles qui ont déjà servi et se présentent dans un aimable fatras..

Le chariot de retour, c’est la tête de gondole garnie par les usagers eux-mêmes, c’est la prescription entre pairs. Un petit bout d’horizontalité roulante dans la cathédrale (ou la chapelle) verticale.

Voilà pourquoi je me gendarme quand, appelé à donner mon avis sur un projet d’aménagement de bibliothèque, je constate que les chariots ne seront pas libérés au milieu des gens. Je hais les banques qui les emprisonnent ou les tapis roulants où disparaissent immédiatement, dès que rendus, les documents voués à un tri automatique.

Avec ce petit ustensile roulant il y a moins à ranger, et les gens adorent : tout le monde y gagne.

Libérons les chariots de retour !

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Non à la ligne claire !

Publié par Dominique Lahary le 28 octobre 2011

Cette semaine où sort en salle le Tintin de Spielberg, loin de moins l’idée de condamner l’école de BD belge qu’on désigne sous cette expression, ce que rappelle la BnF ou Wikipedia  et qu’un blog célèbre. Elle a nourri ma jeunesse et mon adolescence et m’enchante encore, sans préjudice d’autres écoles.

Mais la ligne claire, c’est celle qui délimite des contours et sépare avec netteté l’objet ou le personnage du reste du monde.

Non à la ligne claire qui délimite la bibliothèque, l’enferme dans ce qu’elle est, la sépare de ce qu’elle n’est pas. Je parle ici de la bibliothèque publique, mais suppose que ma problématique peut valoir au-delà de ce champ.

A mesure que progresse dans les débats professionnels et politiques l’idée de multiplicité des usages et fonctions possibles des bibliothèques, un mouvement inverse s’exprime sous forme de rappel à l’ordre : « ce n’est pas le rôle de la bibliothèque de… ».

Cette injonction vient le plus souvent du milieu bibliothécaire, mais aussi parfois de cadres dirigeants territoriaux ou d’élus.

Elle repose sur l’idée d’une essence de la bibliothèque, qui serait menacée, qu’il faudrait protéger, et qui se maintiendrait, suppose-t-on, à travers les âges (depuis Alexandrie ?)

S’il est utile de considérer l’histoire des bibliothèques et de déceler des permanences et des filiations, les enfermer dans des contours dressés a priori n’a politiquement pas de sens.

La bibliothèque est un outil des politiques publiques locales. Ses contours peuvent varier en fonction des contextes locaux et des politiques locales.

Ici la bibliothèque abrite de l’aide aux devoirs, là ça se passe dans les maisons de quartier. Ici la bibliothèque dispose d’un espace publique numérique, là un cyberspace distinct jour ce rôle (ce qui n’empêche quand même pas de proposer à la bibliothèque des accès à Internet !). Ici la bibliothèque prête des jeux, là il existe une ludothèque séparée. Et j’en passe.

L’essentialité de la bibliothèque est, ces temps-ci, fréquemment brandie en réaction à la notion de bibliothèque 3e lieu où pour condamner l’introduction du jeu vidéo.

Tels les fixistes niant l’évolution des espèces, on trouve toujours des gens pour prétendre que l’essence de la bibliothèque précède son existence. Heureusement que nous sommes nombreux à… faire bouger les lignes.

Ce qui menacerait la bibliothèque, ce serait sa fixité.

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De Bibliosurf à Ebooksurf

Publié par Dominique Lahary le 18 octobre 2011

Bibliosurf lance une nouvelle librairie numérique, Ebooksurf.com.

Selon Livres-Hebdo, Bibliosurf a beaucoup perdu en visibilité sur Google depuis la mise en place de Panda, une réforme de son algorithme qui pénalise les sites agrégeant des contenus.

Le créateur de Bibliosurf et d’Ebooksurf lançait un appel le 11 octobre dernier.

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Bribes de presse : librairie, espaces publics

Publié par Dominique Lahary le 30 août 2011

Libération, 27-28 août 2011

Pierre Rosanvallon, La société des égaux, Le Seuil, 2001 [Citation].

« Il n’y a pas de politique de l’égalité qui ne doive commencer par une politique active de la ville visant à multiplier les espaces publics et à assurer davantage de mixité sociale. »

La Voix du Nord, 20/08/2011

« Fans de lecture, ils préfèrent le Furet au calme d’une bibliothèque »

[Fin de l'article] Cet après-midi-là, l’espace rencontre était comble, les nouveaux devaient se trouver un coin lecture où ils le pouvaient. Pour Éric, 55 ans, et ses nièces, ce sera en haut de l’escalier menant à l’espace jeunesse. « On est bien ici, c’est moins individualiste qu’une bibliothèque. On regarde, on écoute, ça prend un livre, ça le repose, ça bouge ! »


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Bribes de presse : bibliothèque fermée, philosophe immoral

Publié par Dominique Lahary le 11 août 2011

 Libération, 08/08/2011

A Central Fall, plus dure est la chute / Lorraine Millot
(sur une ville américaine déclarée en faillite, et dont l’administration a été confiée à un juge)

Tandis qu’au niveau national le compromis entre démocrates et républicains repousse la nécessaire révision des prestations sociales, à Central Falls le juge Flanders veut imposer des coupe immédiates. Le 1er  juillet, il a fermé la bibliothèque municipale et a licencié ses six employés.

Les philosophes moraux sont-ils moraux ? / Ruwen Ogien, philosophe
(rubrique Rebonds, publiant des points de vue)

[…] le philosophe Eric Schwitzel, s’est demandé si ses collègues spécialisés en éthique respectaient plus que les autres certaines règles largement acceptées. Par exemple : rendent-ils à temps les livres qu’ils ont empruntés à la bibliothèque ? Ont ils tendance à les conserver indéfiniment ? A priori, ceux qui passent leur temps à lire les ouvrages d’éthique devraient être moins enclins que les autres à s’emparer d’un bien commun, plus disposés à rendre leurs livres à temps pour ne léser personne (à moins qu’ils aient confondu le rayon éthique- avec celui des romans policiers). Mais l’enquête dément l’hypothèse. Ce sont les ouvrages d’éthique qui manquent le plus dans les rayons. Ils sont presque deux fois plus nombreux à être volés ou non restitués (1). Et tout laisse penser que les coupables sont… les philosophes spécialisés en éthique !

On pourrait faire remarquer que s’ils volent ou conservent indéfiniment ce genre d’ouvrages ce n’est pas parce que ce sont des individus particulièrement immoraux mais parce qu’ils estiment que ces ouvrages n’intéressent pas grand monde à part eux (ce qui n’est pas faux). Toutefois, à parité de raisonnement, il faudrait supposer que si les lecteurs d’ouvrages de logique ou de métaphysique les rendent plus souvent à temps c’est parce qu’ils estiment que ces ouvrages intéressent tout le monde, ce qui serait absurde.

(1) Eric Schwitzel, Do Ethicism Steel More Books ?, Philosophical psychology, 22, 2009, p.711/725

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Les deux pôles de l’action culturelle publique

Publié par Dominique Lahary le 25 juillet 2011

Il me semble que l’action culturelle publique s’organise en deux pôles : aide à la création, prise en compte du public. Ses différents secteurs relèvent le plus souvent des deux, mais dans des proportions variables. Leur point commun : l’action publique rend possible ce que le seul jeu du marché ne permettrait pas, ou rendrait plus difficile.

L’aide à la création, aux créateurs, remonte aux époques ou les artistes étaient les clients ou les protégés des puissants ou des institutions religieuses. La puissance publique, démocratique (État, collectivités locales…) ou non (dans les régimes dits communistes), a pris leur relais.

De même que toute création s’impose à un public qui ne l’attendait pas, de même l’aide à la création ne saurait s’embarrasser a priori d’une demande du public.

La prise en compte du public procède à l’inverse : la puissance publique est alors attentive aux besoins, aux attentes, aux demandes du publics des institutions, organismes, équipements et programmes culturels. Ce pôle n’est apparu qu’au 20ème siècle, me semble-t-il.

Comme l’autre pôle, elle se justifie par le fait que la puissance publique est mieux placée pour satisfaire ses demandes, seule ou en complément avec l’offre non publique, commerciale ou non

Si l’on pervertit l’aide à la création par des impératifs d’audimat, on trahit une mission d’intérêt public. Cette mission est purement culturelle. Tout autre considération serait instrumentalisation.

Mais si on enferme la prise en compte du public dans la seule problématique de l’aide à la création, ont trahit là encore une mission d’intérêt public. Qui est, elle, nécessairement impure, mêlant le culturel et le social.

En d’autres termes, il y a une nécessaire incohérence de l’action publique culturelle, une nécessaire tension entre ses deux pôles. Cela se traduit inévitablement par une incompréhension entre ceux des acteurs qui campent presque exclusivement sur l’un des deux pôles.

J’écris ici sur l’ensemble des politiques culturelles pour désigner une nécessaire incohérence. Ceux qui se tiennent campés sur un des deux pôles en ignorant l’autre ou pire en voulant sa mort ne veulent rien d’autre à mon avis que l’appauvrissement des politiques culturelles par leur soumission à un principe unique.

Mais cette problématique permet aussi d’éclairer le cas spécifique des bibliothèques.

On voit bien comme de l’extérieur la bibliothèque est souvent enrôlée dans le camp de l’aide à la création, comment certains auteurs s’imaginent la bibliothèque comme nécessairement « d’art et d’essai ».

On voit aussi les querelles internes aux bibliothécaires entre les prescripteurs et les diffuseurs, les uns de se sentant justifiés que par la transmission et les autres par l’usage et les usagers

Je considère pour ma part que la plupart des bibliothèques, et en tout cas celles dites de « lecture publique », sans être étrangères au pôle de soutien à la création, relèvent prioritairement du pôle du public.

Mais j’admets des éléments de prescription et de soutien à la création (résidences d’auteurs ou d’artistes, rencontres avec eux, rôle d’achat de certaines production).

Vive l’incohérence !

PS :

1. Ce billet traînait déjà quand a fleuri la polémique sur la Culture pour chacun , à partir de deux rapports : Étude et   propositions d’actions en faveur de l’accès de chacun à la culture par Elise Longuet, 15mars 2010, et Culture pour chacun par Guillaume Pfister et Francis Lacloche, 7 novembre 2010. J’y reviendrai peut-être car ce débat croise étroitement ma problématique des deux pôles.

2. Comme je reviendrai peut-être sur cet intéressant texte d’Olvier Donnat, En finir (vraiment) avec la « démocratisation de la culture » , publié depuis le 24 avril 2011 mais qu’un DAC vient seulement de me faire découvrir

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A bas les tutelles !

Publié par Dominique Lahary le 8 juin 2011

Les bibliothécaires français appellent souvent « tutelle » l’autorité sous laquelle ils sont placés.

Je peux me tromper mais je ne vois pas d’autre profession du secteur public qui utilise ce terme ainsi.

Il me paraît dangereux, nocif même.

Une bibliothèque est rarement une personne morale.

J’ai l’habitude de dire qu’une bibliothèque, en général, n’existe pas… autrement que comme un rouage, un élément, un service, bref la partie d’un tout qui est une collectivité territoriale ou un établissement d’enseignement, supérieur ou non, pour ne parler que des configurations les plus fréquentes.

Parler de « tutelle » pour désigner l’échelon décideur dont relève la bibliothèque, c’est considérer celle-ci comme à l’extérieur de l’ensemble dont elle fait partie. Il y a « eux » et « nous ».

Bien sûr que cela correspond souvent à un sentiment, une posture, une idéologie. Les personnels de la bibliothèque se vivent comme membre d’une entité propre et vivent la « tutelle » comme une autorité plus ou moins légitime, qu’on espère souvent lointaine, inattentive. On se veut autonome. C’est un particularisme et – disons-le – un corporatisme. Sur le plan politique, cette posture correspond à l’idée selon laquelle tout le pouvoir doit être aux spécialistes : c’est ce qu’on appelle la technocratie.

Quels sont d’ailleurs les contours de cette tutelle ? C’est bien flou ! Dans le cas d’une collectivité locale, commence-telle au 1er échelon administratif supérieur (par exemple, selon les cas, une direction de l’action culturelle, une direction générale adjointe ou la direction générale) ? Au sommet de la hiérarchie (la direction générale) ? Ou n’inclut-elle que les élus ? Il faudrait alors distinguer la véritable autorité territoriale (le maire, le président) des simples délégations (le maire adjoint, le vice président, l’élu délégué).

On le voit, cette notion de tutelle n’est conceptuellement efficace que pour séparer la bibliothèque de la collectivité dont elle est un rouage et ne permet pas de désigner de façon pertinente des niveaux de pouvoir, sous lesquels elle est un parmi d’autres. Pire : souvent on entend par « tutelle » la collectivité en tant que telle.

Quelques bibliothèques ont bien une tutelle. La BnF et la BPI, établissements publics, sont dotés d’une personnalité juridique et relèvent de la tutelle du service du livre et de la lecture du ministère de la Culture et de la communication.

Hors de ces quelques cas, point de tutelle.

Se débarrasser de cette notion nous aiderait à nous considérer comme membre à part entière de nos collectivités ou établissements. Toute posture produit des effets réciproque : tant que nous nous considérons comme extérieurs, nous sommes perçus ainsi.

Autre chose est bien évidemment l’utilité d’une pensée et d’une activité professionnelles autonomes, qui se manifeste collectivement ou personnellement dans des associations, des publications, des blogs, etc. Elle est indispensable, irremplaçable, féconde. Elle a d’ailleurs sont correspondant chez les cadres dirigeants et les élus, qui ont aussi leurs associations, leurs publications que nous partageons parfois, leurs canaux d’expression individuelle et collectifs.

Vive l’autonomie professionnelle, collective ou individuelle. Mais ne nous vivons pas, dans nos collectivités, sous le mode de l’autonomie. A bas les tutelles !

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Bibliothèque et politique

Publié par Dominique Lahary le 21 avril 2011

Au lendemain du 21 avril 2002, de nombreux bibliothécaires, parmi bien d’autres, ont lancé un appel à voter en tant que professionnels.  Ce furent les 1000 bibliothécaires contre le Pen et des communiqués associatifs à la rédaction desquels je fus partie prenante.

C’est que l’homme contre lequel une mobilisation multiforme se leva nous apparaissant porteur de valeurs et de pratiques incompatibles avec le rôle et le smisisons des bibliothèques. L’expérience de quelques municipalités en avaient hélas apporté la preuve.

C’est bien sûr un cas limite de relation entre bibliothèques et politique, sujet que développe (mais pas sous cet aspect) le dernier Bulletin des Bibliothèques  de France et que trait en partie le n°53-54 (décembre 2010) de la revue Bibliothèque(s) auquel j’ai apporté ma contribution.

Je le redis : la bibliothèque, service public, doit être replacée dans le contexte des politiques publiques. C’est sur ce terrain que nous pouvons être efficace chacun dans nos collectivités. Et les associations professionnelles gagnent à développer leur partenariat avec les associations d’élus.

Mais ce cadre éclate quand des bornes politiques sont franchies. Ce qui est alors difficile pour chaque agent public soumis à l’autorité est possible pour le citoyen et pour les associations. Il faut parfois dire non, jusqu’à appeler à voter.

Le 21 avril 2011

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On peut parler vite et bien des bibliothèques à la radio

Publié par Dominique Lahary le 1 mars 2011

France-Inter, mardi 1er mars de 6h26 à 6h29, séquence Tu veux ma photo.

« Cléo, 33 ans »,  « bibliothécaire dans une médiathèque de la Seine-Saint-Denis ».

En quelques mots l’essentiel est dit, le lieu ouvert à tous, les ados qui squattent mais pas seulement, les ateliers et les rencontres avec les auteurs.

Bref,  le lieu et la médiation. La médiathèque aujourd’hui.

Bravo Cléo.

On peut (ré)écouter pendant 30 jours.

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Une bibliothèque ça ne sert (plus) à rien

Publié par Dominique Lahary le 24 février 2011

On entend de diverses bouches qu’une bibliothèque ça ne sert plus à rien.

Et pourquoi donc ? Parce que tout est accessible en ligne ou sous forme dématérialisée.

« A l’heure de la mobilité et de la dématérialisation, la bibliothèque n’est plus de quartier mais semper et ubique » [toujours et partout] , m’écrit un contradicteur.

Qui dit cela ?

Ceux qui ont une pratique avancée d’Internet et du numérique.

Ceux qui observent vaguement sans être usagers des bibliothèques.

Mais aussi certains décideurs : cadres dirigeants, élus, et même ministres. J’ai vu Renaud Donnedieu de Vabres, alors ministre de la Culture, s’écrier le 3 mars 2006 sur France2 dans l’émission Campus de Guillaume Durand « Avec Internet ce n’est plus la peine d’aller à la bibliothèque ».

C’est la nouvelle représentation sur les bibliothèques, l’idée qu’on s’en fait même si on ne les connaît pas, même si on ne s’en sert pas.

Jadis, une autre représentation dominait. Je ne sais rien de mieux pour l’illustrer qu’une affiche qu’au tournant des années 1980 et 1990 la société Jean-Claude Decaux proposait aux communes pour vanter leur bibliothèque. On pouvait y voir un couple plutôt jeune et bien mis, livres à la main, souriant au pied d’un escalier monumental qui menait à un bâtiment de style XVIIIe siècle. On sélectionnait ainsi un public-cible de jeunes adultes familiers de la culture classique (le bâtiment XVIIIe siècle), laquelle est présentée comme quelque chose de solennel et de difficilement accessible (l’escalier monumental).

Cette représentation était à la fois intimidante et valorisante. Un élu était ainsi honoré, même s’il n’en avait pas d’usage personnel, d’avoir dans ses services une bibliothèque, dont le ou la responsable pouvait compter au rang des notables locaux.

Puis l’invention (très française) du mot « médiathèque» a permis, par une géniale opération de marketing collectif, de rénover l’image de la bibliothèque en la recouvrait d’un nom fleurant bon la modernité.

Mais aujourd’hui que la modernité est en ligne, cette effet est éventé. La nouvelle représentation commune de la bibliothèque est qu’elle ne sert à rien. Ce n’est pas un hasard si la FNCC, qui est la fédération des élus municipaux et départementaux à la culture, a lancé un module de formation d’élus dont le titre était « Faut-il encore construire des médiathèques ? » – je rassure mes lecteurs : la conclusion était que « oui » mais le parti pris était de partir d’une question souvent posée.

Or les bibliothèques, quelle que soit l’érosion des prêts (pas partout), sont toujours fréquentées et utilisées.

A quoi tient donc cette représentation ? A ce syllogisme qui repose sur deux prémisses fausses aboutissant à une conclusion erronée :

  • Les bibliothèques ne servent qu’à se procurer des ressources (texte, image, son)
  • Or toutes les ressources sont maintenant librement accessible en ligne sous forme  numérique
  • Donc les bibliothèques ne servent plus à rien. CQFD.

La première prémisse était déjà contenue dans la première représentation de la bibliothèque (lieu de la collection cultivée) et dans la seconde (lieux de tous les supports) même si la médiathèque diffusait déjà une idée de modernité du lieu lui-même.

Il pose la bibliothèque uniquement comme aubaine pour l’approvisionnement. A ce compte là, un dispositif mondial en ligne fonctionnant 24h sur 24 est d’une autre efficacité ! Mais cette définition, si conforme soit-elle à une certaine doxa professionnelle (la bibliothèque comme collection organisée de documents), n’épuise aucunement la fonction des bibliothèques et médiathèques, lieux  des médiations, des rencontres, de pratiques diverses individuelles et collectives, bref espace publique qui constitue en lui-même un service public (j’y reviendrais dans un prochain billet). Et aussi dispositif d’accès à des collections distances (le réseau) ou même à l’ensemble du web (comme point d’accès) et médiation de tout cela.

C’est pourquoi je suis de ceux qui prennent au sérieux la notion de troisième lieu (après le domicile et le travail) et de son applicabilité aux bibliothèques (voir Les bibliothèques troisième lieu par Mathilde Servet, BBF 2010, n° 4, p. 57-63 ).

On n’explique tout simplement pas la fréquentation actuelle des bibliothèques, pour peu qu’elles laissent de la place aux gens, par la seule fourniture documentaire, même si celle-ci est importante et doit être prise très au sérieux (j’y reviendrai dans un autre prochain billet). Les bibliothèques peuvent, si on y prête attention, des pièces essentielles à la fois du vivre ensemble et du vivre libre dans la ville, le quartier, le village.

La seconde prémisse repose sur un malentendu fréquent. Il n’est pas vrai que tout est accessible librement et gratuitement sur Internet. Ce n’est pas vrai si on ne considère que les pratiques légales. Mais ce n’est également pas vrai si l’on considère l’ensemble des pratiques, légales et illégales.

Dans mes Six hypothèses sur le numérique et les bibliothèques publiques, j’avais montré comment, pour des raisons différentes, l’offre numérique des bibliothèques publiques ne touchait qu’un marché de niche, que la pratique numérique dans le public soit embryonnaire (pour le livre) ou déjà massive (pour le numérique). Ce quoi veut dire que la bibliothèque si hybride soit-elle le reste – et reste sacrément physique. A l’image des librairies et autres lieux de vente de produits culturels et d’information. Et qu’il y a toujours des gens pour vouloir accéder à ces documents physiques, par la bibliothèque ou autrement.

Mais il est vrai que nous assistons progressivement depuis l’invention du web en 1991 à un changement de mode d’approvisionnement ou un changement de source. C’est vrai pour tout ce qui relève de la documentaliste : les moteurs de recherche, dont il est par ailleurs utile de faire la médiation à l’école comme à la bibliothèques, servent à tout un chacun de documentaliste automatique.

Et un certain nombre d’œuvres du domaine public ou dont les auteurs ne font pas commerce sont librement accessibles sur le web, tandis que l’offre marchande sir reporte en partie sur le web, parfois sur une base forfaitaire attirante. Mais l’idée que toutes les œuvres  protégées sont accessible ne serait-ce que numériquement, sans parler de gratuité, est une contre-vérité totale.

En définitive, le rôle documentaire de la bibliothèque se reconfigure.

D’une part, ce qui met définitivement à mal le devoir encyclopédique auquel, de la plus grande à la plus petite, elle croyait devoir s’astreindre, elle doit proposer une offre relative, qui n’a pas besoin de comprendre ce qui se trouve aisément ailleurs, ce qui pour commencer fait disparaître des rayonnages d’encyclopédies. Il n’y a la rien d’autre que la continuation de sa fonction, déployée dans un cadre de service public, d’offre non monopolistique qui avait déjà cette caractéristique auparavant, quoique de façon mois aveuglante.

D’autre part, elle devient le médiateur non seulement de ses propres ressources locales (si c’est ainsi qu’elle fonctionne) mais aussi de celle des autres, par le prêt entre bibliothèques et l’accès à Internet, quand auparavant l’accent était mis exclusivement sur la collection locale organisée (on pourrait dire : organisée localement).

Enfin, cette fonction documentaire, qu’on étend judicieusement au jeu, vidéo ou non, se relativise dans la fonction d’accueil dans les lieux, qu’elle n’explique qu’en partie.

Au bout du compte, une bibliothèque ça sert toujours à quelque chose, à bien des choses d’ailleurs, pour peu qu’on prenne de la distance par rapport à une représentation dont cette idée d’inutilité n’est que le dernier avatar.

Quant à la surface, il n’en faut pas moins bien au contraire, si l’on suit l’adage : « moins de place pour les documents, plus pour les gens ».

Publié dans 0-Blog, Avenir, Bibliothèques, Révolution numérique | 11 Commentaires »

 
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