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Blog professionnel de Dominique Lahary, bibliothécaire. Mes propos n'engagent que moi.

Archive for the ‘Bibliothèques’ Category

Les bibliothèques dans la recomposition territoriale, 2 : Une nouvelle donne territoriale pour les bibliothèques ?

Posted by Dominique Lahary sur 9 février 2018

Texte écrit immédiatement en écho à la conférence inaugurale prononcée par le géographe Philippe Estèbe le 15 juin 2017 à Paris lors du 63e congrès de l’Association des bibliothécaires de France et paru dans Bibliothèque(s) n°90-91, décembre 2017.

La conférence inaugurale de Philippe Estèbe intitulée La nouvelle donne territoriale a fait forte impression auprès de nombre de congressistes(1). Soulignant la spécificité de l’espace humain français par rapport à ses voisins européens ayant connu un exode rural plus précoce et plus massif, avec un éparpillement bien plus considérable de la population et une relative faiblesse des villes. Ce phénomène a marqué notre vie politique, avec un nombre exceptionnel de communes et un principe d’égalité devant les services publics se révélant coûteux. Or les façons de vivre ont changé. 80% de la population active ne travaille pas dans sa commune de résidence, la moitié des actifs en change au moment de la retraite. La gouvernance des territoires se recompose sur une base intercommunale, notamment. « L’Ancien régime ne reviendra plus » conclut Philippe Estèbe.

Le conférencier assume de ne pas s’être penché sur le cas des bibliothèques. Ne lui en tenons pas rigueur : l’essentiel est qu’il ait su transmettre une analyse globale sur le territoire français. À nous de faire le lien avec les bibliothèques. C’est à quoi je me suis attaché tant son propos m’a paru jeter une lumière crue sur l’histoire récente de la lecture publique.

Les bibliothèques publiques se sont longtemps développées dans le cadre quasi exclusif de la commune, considérée comme responsable du fait d’entretenir ou non une bibliothèque municipale. Près de la moitié le font, selon le rapport de l’Inspection générale des bibliothèques sur l’équipement des communes et de leur groupement(2). C’est ce qui permet d’arriver au chiffre de 17 000 bibliothèques ou points de lecture. Et qui pourtant paraît encore insuffisant puisque nous pensons, avec l’Inspection, qu’il y a encore des trous dans le maillage.

Dès 1945 a été inauguré un dispositif de solidarité nationale en faveur des petites communes : les bibliothèques centrales de prêt, créés progressivement dans chaque département sauf à Paris et dans la première couronne d’Ile-de-France entre 1945 et 1985 pour soutenir les communes de moins de 15 000, 20 000 et finalement 10 000 habitants. Un moment chargées d’une politique substitutive avec des bibliobus de prêt direct, elles se sont en majorité, sur instruction ministérielle, tournées prioritairement vers le soutien aux bibliothèques des communes. Ce qui a conforté ce réseau dense de bibliothèques parfois gérées par des associations et en dessous de 3 000 habitants animées essentiellement par des bénévoles. Des bibliothèques aux locaux souvent exigus et aux horaires réduits et qui constituent une particularité française.

Le décalage entre l’échelon gestionnaire des bibliothèques locales et l’espace de vie des populations est apparu croissant. Les personnes ayant recours aux bibliothèques les ont mises en concurrence et se sont fractionnées en publics différents, le public de proximité, principalement les jeunes enfants, les parents isolés, les personnes les plus âgées, n’a recours qu’à la bibliothèque de sa commune. Les collégiens sont ailleurs quand le collège n’est pas dans leurs communes. Les adultes ayant une activité professionnelle fréquentent à l’occasion une bibliothèque proche de leur lieu de travail. Enfin, à l’échelle d’une agglomération, une partie du public, bénéficiant en majorité d’un capital culturel, fréquentent un ou des médiathèques attractives de centre-ville ou du moins de la ville centre.

La persistance d’une gestion municipale sans coopération intercommunale faisait perdurer l’illusion que chaque bibliothèque avait vocation à attirer l’ensemble de la population communale et devait par conséquent proposer une collection encyclopédique. La reconfiguration de la gouvernance territoriale trouve dans les domaines des bibliothèques une illustration éclatante.

Préfigurées lors de la mise en place des villes nouvelles au tournant des années 1970, les différentes solutions intercommunales (transfert de compétence complète ou partielle, mise en réseau informatique permettant sur la base d’une carte unique et grâce à des portails communs et des navettes une circulation des ressources physiques et numériques et des usagers) se déploient progressivement à travers le pays depuis la loi Chevènement de 1999. Les repérimétrages successifs provoqués par les lois de réforme territoriale entre 2010 et 2016 ont à la fois tracé le contour définitif de ces développements possibles et ça et là compliqué dans un premier temps l’agencement des solutions quand un nouveau périmètre réunit des territoires aux historiques coopératifs opposés.

Le cadre intercommunal permet de déployer et d’organiser les équipements et services à une échelle plus ou moins proches des bassins de vie en transformant la concurrence en complémentarité politiquement pilotée. Il apparaît avec évidence que seule la mise en réseau peut sans l’atteindre aller plus avant vers une égalité des personnes devant l’accès aux locaux et ressources, tout en maintenant un maillage fin (à un quart d’heure disons-nous) sous des formes diversifiée (y compris de petits équipements et points de service polyvalents) où l’attractivité de grandes et moyennes médiathèques constitue un point d’appui au service de tous.

C’est aussi le réseau qui peut permettre de maintenir et même d’étendre le nombre et la qualité des services dans un contexte financier contraint pour les collectivités, en améliorant efficience de l’organisation. Quant aux départements, lointains héritiers d’un dispositif compensatoire d’État, ils ont à se repositionner dans l’appui à la construction des réseaux intercommunaux tout en assumant, selon le principe de subsidiarité, des tâches et fonctions qui sont les plus efficaces à ce niveau.

Une nouvelle ère commence, ou plutôt, elle a déjà commencé mais mettra du temps à se mettre en place partout, car elle exige que changent bien des façons de concevoir les services et de les mettre en œuvre.


Notes (seule la note n°2 a été publiée dans la revue)

(1) « On en écoutera avec profit la captation vidéo sur le site de l’ABF à la rubrique Congrès, .

(2)  L’équipement des communes et groupements de communes en bibliothèques : lacunes et inégalités territoriales, Inspection générale des bibliothèques, 2015.

Le présent texte a été préalablement publié sur mon site web.

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Billets précédents de la même série
(tous affichables avec cette requête)

La saison 3 : Les bibliothèques das la recomposition territoriale (2018-…)

  • 2 : Une nouvelle donne territoriale ? (le présent billet)
  • 1 : Prologue (le présent billet)

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-2015)

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial (2008-2010)

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Les bibliothèques dans la recomposition territoriales, 1 : Prologue

Posted by Dominique Lahary sur 8 février 2018

Il sera dit que mon feuilleton sur les bibliothèques en territoires est à éclipses. Après une première saison (Les bibliothèques et le millefeuille territorial,  2008-2011) et une deuxième  (Bibliothèques en territoires, 2013-2015) je mets fin à 2 ans et 4 mois de silence. ce temps j’ai participé aux activités  du groupe de travail Réforme territoriale de l’ABF, devenu en octobre dernier la commission nationale Bibliothèques en réseau, avec son blog proposant une  boîte à outils, et présenté les solutions intercommunales dans de nombreuses journées d’étude.

En cette année 2018, un cycle s’achève : celui des lois de réforme territoriale instituant par en haut de nouveaux découpages et une nouvelle répartition des compétences. Seule l’Île-de-France, et notamment le territoire de la métropole du Grand Paris, est en attend un arbitrage qui pourrait conduire à la suppression de certains échelons. C’est désormais aux collectivités elles-mêmes de procéder à leur initiative à d’éventuels nouveaux regroupements.

Le temps est venu de prendre acte du nouveau paysage et d’organiser dans ce cadre l’action publique et les services publics.

Le fait majeur de la séquence 2010-2017, prolongeant une impulsion donnée en 1995 par la loi Chevènement et préfigurée dès les années 1970 par la création des villes nouvelles, aura été l’intercommunalité. Il s’agit désormais, dans les nouveaux périmètres, de concilier, de stabiliser et de développer les coopérations préexistantes et d’en créer de nouvelles. J’y reviendrai naturellement.

On ne peut plus penser l’action des départements sans prendre en compte cette dynamique : j’y reviendrai également.

Je n’exclus pas de traiter d’autres niveaux d’action publique (commune, région, Etat) ni de revenir sur la question générales des réseaux territoriaux.

Et j’inaugure cette saison, introduite par le présent préambule, par la reprise d’un article paru dans la revue Bibliothèque(s) de décembre 2017 intitulé Une nouvelle donne territoriale pour les bibliothèques ? parce qu’il propose une vision historique et prospective.

Oublions la réforme territoriale : vivent les bibliothèques en réseau !

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Billets précédents de la même série
(tous affichables avec cette requête)

La saison 3 : Les bibliothèques das la recomposition territoriale (2018-…)

  • 1 : Prologue (le présent billet)

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-2015)

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial (2008-2010)

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S’exprimer, s’engager… avec réserve ?

Posted by Dominique Lahary sur 14 avril 2017

« La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. »
Rosa Luxemburg, La Révolution russe, 1918

Un fulgurant débat s’est déchaîné le 4 avril 2017 dans la petite sphère médiatique des bibliothèques et de ses quelques répercussions dans la presse en ligne ou bimédia.

Voici des liens informatifs :

Et voici des points de vue auxquels, par le présent billet, j’ajoute le mien :

Un collègue en poste de responsabilité dans une revue professionnelle relevant hiérarchiquement d’une école nationale supérieure à publié sur son compte personnel Facebook un post parmi bien d’autres qui a choqué. Il ne porte pas directement sur une question professionnelle.

Un autre collègue l’a reproduit lui-même sur Facebook pour le dénoncer en indiquant le poste de travail de son auteur.

S’en est suivi un déluge de messages pour ou contre sur les réseaux sociaux et semble-t-il un mouvement de dénonciation de ce post au directeur de l’école. Lequel à rendu publique une note de service remarquablement rédigée rappelant ce qu’est le devoir de réserve : http://www.enssib.fr/communique

Absent quelques jours dans une totale déconnexion, j’ai soudain découvert ce tourbillon par de nombreuses bribes surgissant sur mon smartphone. Bénéficiant ainsi d’un recul imposé, il m’est facile sans doute facile de réagir avec recul.

Tout d’abord, je me suis découvert en désaccord cordial mais ferme avec un certain nombre de collègues :

  • Non, je n’aurais pas publié un tel post totalement éloigné de mes valeurs, de mes convictions et de mon idée de ce qu’il est convenable de proférer publiquement.
  • Non, je n’aurais pas rediffusé ce post sur les réseaux sociaux en accusant nommément son auteur dans sa fonction.
  • Non, je n’aurais pas dénoncé son auteur à son supérieur hiérarchique.
  • Non je n’aurai pas souhaité qu’il n’appartienne plus à « la profession » ni tiré des conclusions sur la revue dont il dirige la rédaction et où rien n’a ou être décelé qui puisse se rapproché des propos reprochés.

Quel devoir de réserve ?

Cette obligation à laquelle sont soumis les agents publics (terme qui rassemble les fonctionnaires titulaires, les futurs fonctionnaires stagiaires et les contractuels) ne porte pas atteinte à leur liberté d’opinion mais peut limiter leur expression publique (j’ai bien écrit « publique ») même en dehors du cadre professionnel.

Ce devoir est très facile à comprendre et à circonscrire pour les collectivités territoriales[1] : Il s’agit en gros de ne pas dénoncer publiquement la politique de la collectivité qui nous emploie.

La question est plus délicate pour les agents de l’Etat. S’agit-il de se taire sur ensemble des politiques publiques menées à ce niveau ? Ou seulement sur le domaine, le secteur, le ministère, l’administration, l’établissement ou le service dont on relève ?

La présentation du devoir de réserve dans deux sites officiels, service-public.fr[2] et fonction-publique.gouv.fr[3], permet d’envisager l’ensemble des fonctions publiques.

Le premier précise « cette obligation ne concerne pas le contenu des opinions (la liberté d’opinion est reconnue aux agents publics), mais leur mode d’expression » : « Tout agent public doit faire preuve de réserve et de mesure dans l’expression écrite et orale de ses opinions personnelles ».

Le second site précise que « le principe de neutralité du service public interdit au fonctionnaire de faire de sa fonction l’instrument d’une propagande quelconque ».

Les deux rappellent les agents publics doivent « éviter en toutes circonstances les comportements portant atteinte à la considération du service public par les usagers. »

En tout état de cause, ce devoir s’apprécie en fonction de critères complexes notamment quant aux circonstances de l’expression publique et à la place de l’intéressé dans la hiérarchie.

Ajoutons que les syndicalistes disposent d’une marge d’expression beaucoup plus importante pour de critiquer publiquement leur administration et que l’expression publique des universitaires permet le libre développement de la recherche.

On voit bien en tout cas que cette obligation n’est en cause que si une relation peut être faite avec l’administration où exerce l’intéressé.

Il y a quelques années, dans une collectivité que j’ai depuis quittée et où il y a eu depuis une alternance, j’ai été accusé par courrier hiérarchique d’atteinte au devoir de réserve pour avoir publié dans le Bulletin des bibliothèques de France et la Gazette des communes, avec mention de mes fonctions et de ma collectivité, un article sur les bibliothèques dans la réforme territoriale. J’ai répondu par la même voie que cette mention était d’usage dans les publications et que, mon article n’incriminant en rien ma collectivité, je n’avais nullement enfreint mon devoir de réserve. L’absence de réponse à ma réponse a valu approbation de cette dernière.

S’exprimer à titre personnel sur un réseau social sur une question générale ne me paraît pas enfreindre le devoir de réserve. La mention de sa fonction et de son service non plus si elle relève d’usages ordinaires. Mais, s’agissant de propos portant très fortement à polémique, on peut comprendre que cette mention puisse être considérée comme pouvant prêter à confusion et impliquer indirectement le service. Ce que prouve d’ailleurs le comportement de ceux qui ont cru bon de faire publiquement ce rapprochement. Il est pourtant raisonnable d’estimer que la publication que dirige l’auteur du post incriminé n’est en aucun cas concernée par ces propos personnels, non plus que l’établissement dont elle dépend.

Signalons enfin que le devoir de réserve ne figure dans aucune loi. C’est une pure création de la jurisprudence des tribunaux administratifs et du Conseil d’État, suffisamment continue pour qu’on la juge constante. La jurisprudence peut à elle seule créer du droit.

Lors des débats qui devaient aboutir au vote de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, un amendement avait été déposé pour y inscrire l’obligation de réserve. Anicet Le Pors, ministre chargé de la Fonction publique, avait obtenu son rejet pensant préférable de « laisser le soin au juge administratif d’apprécier au cas par cas les limites au droit d’expression imposées aux fonctionnaires par l’obligation de réserve»[4].

Même rejet lors de la préparation de la loi n° 2016-483 du 20 avril 2016 relative à la déontologie et aux  droits et obligations des fonctionnaires, un amendement adopté par le Sénat ayant finalement été écarté par la commission mixte paritaire qui a établi le texte finalement adopté par les deux assemblées[5].

Neutralité, expression publique et engagement

Faut-il considérer que la parole publique des agents publics est largement bridée ? Ce serait bien dommageable. Imagine-t-on une société ou les enseignants ne s’expriment pas sur l’enseignement, les personnels de santé sur la santé publique… les bibliothécaires sur les bibliothèques et tout sujet qui peut lui être associé ?

Plus largement, les agents publics peuvent tout-à-fait participer sous diverses formes à la vie politique et ne s’en privent pas. D’ailleurs, l’article 6 de la loi n° 83-634 précitée affirme : « La liberté d’opinion est garantie aux fonctionnaires. Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses [suivent les autres critères de non discrimination] ».

Cela signifie bien que tant qu’elles ne touchent pas le service ni ne nuisent à la fonction, l’expression publique des opinions émises à titre personnel est libre. Et il est heureux que l’expertise que peuvent tirer des agents publics de l’exercice de leurs fonctions puisse nourrir le débat public : réjouissons-nous par exemple que qu’un collègue qui reconnaît courageusement dans son billet[6] avoir eu souvent le sentiment de « dépasser objectivement les limites du devoir de réserve », n’ait jamais été inquiété.

La liberté d’opinion doit être garantie aux fonctionnaires par leur administration. Il me paraît juste qu’elle soit également respectée par les citoyens. Certes, avec les réseaux sociaux, il est souvent facile connaître de connaître les opinions des individus (un chercheur en sciences de l’information et de la communication estime même qu’il « n’y a pas du tout de vie privée sur le web »[7]). Cela peut permettre de nourrir des débats contradictoires Mais ce serait une dérive dangereuse que d’aller dénicher ces opinions exprimées à titre personnel pour remettre en cause un agent public dans l’exercice de ses fonctions alors que ces dernières ne sont pas en cause.

D’autant que le fonctionnaire est soumis (toujours par la même loi de 1983, article 28) au devoir d’obéissance : « Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »

Il faut donc accepter d’être soi-même, et que les autres soient, d’une part une personne privée, d’autre part un agent public, sans vouloir imposer une cohérence qui ne serait pas démocratique : le service public n’a pas à être le produit du seul bon plaisir de ses agents.

Il peut arriver de se trouver en contradiction grave avec sa conscience : la désobéissance est alors à ses risques et périls. Il est des époques et des circonstances où celle-ci force le respect et est après coup honorée.

Mais l’agent public n’est pas coincé dans son état. Il peut s’exprimer personnellement dans le débat public, en veillant à la réserve dont nous avons parlé, mais sans réserve quand il agit dans le cadre d’un groupe : syndicat, collectif, association. Ce n’est pas la bibliothèque qui s’engage, mais le bibliothécaire, mais les bibliothécaires organisés.

Les bibliothèques sont au demeurant souvent associées à des valeurs, qu’on pourra dire humanistes, qu’on retrouve dans tous les textes de références[8], et qui vont du manifeste de l’Unesco sur les bibliothèques publiques au Code de déontologie de l’ABF en passant par des textes généraux sur les droits de l’homme ou les droits culturels.

Ces valeurs reposent sur le service de tous, l’ouverture à l’ensemble des individus sans discrimination. Elles promeuvent la circulation des idées et des œuvres, le partage des savoirs. On peut y ajouter, thème qui prend une importance croissante, le respect de la vue privée… qui comprend les opinions personnelles.

Par ailleurs, un bibliothécaire engagé n’a pas forcément à être un « bibliothécaire militant » ou « militant parce que bibliothécaire », il peut comme citoyen défendre toutes sortes de causes.

Ces engagements possibles, les valeurs mêmes associées aux bibliothèques, contredisent-elles le principe de neutralité ? Je ne le crois nullement, du moins dans le système de référence français.

Tout d’abord ce principe s’impose au fonctionnaire, selon l’article 25 de la loi précitée n° 83-634 telle qu’elle a été modifiée par la loi précitée n° 2016-483 : « Le fonctionnaire exerce ses fonctions avec dignité, impartialité, intégrité et probité. Dans l’exercice de ses fonctions, il est tenu à l’obligation de neutralité. Le fonctionnaire exerce ses fonctions dans le respect du principe de laïcité. A ce titre, il s’abstient notamment de manifester, dans l’exercice de ses fonctions, ses opinions religieuses. »

On voit que cette neutralité est avant tout une attitude d’ouverture et de non discrimination vis-à-vis du public. Interdisant de faire d’un service public un instrument de propagande ou de prosélytisme, elle exige un égal traitement de tous les publics. Une bibliothèque accueillera par exemple sans discrimination aucune et avec un égal traitement des femmes voilées comme des hommes enturbannés.

Cette neutralité est une garantie de principe (encore faut-il parvenir à ce qu’elle soit respectée dans les faits !) contre des orientations politiques qui entendraient discriminer les publics. Mais aussi contre des pressions venant d’une partie de la population, ou encore contre des comportements qui pourraient voir le jour eu sein du personnel des bibliothèques.

Le site officiel vie-publique.fr, en présentant les principes du service public à la française[9] (continuité, égalité, adaptabilité), rattache d’ailleurs la neutralité à l’égalité : « le défaut de neutralité – principe qui est un prolongement du principe d’égalité – d’un agent du service public, par exemple une manifestation de racisme à l’encontre d’un usager, constitue une grave faute déontologique ».

Ainsi comprise, la neutralité ne veut pas dire que les bibliothèques seraient « neutres » au sens de « sans effet sur la société ». Elles sont évidemment un objet de politique publique, un outril au service de politiques publiques à tous les échelons, di local à l’international. Un territoire bien pourvu en bibliothèques de leur temps ce n’est pas la même chose qu’un territoire qui en est pourvu. Les bibliothèques sont un sujet éminemment politique. Sujet auxquels, entre autres et sans monopole, les bibliothécaires peuvent contribuer dans le débat public, individuellement et/ou collectivement, dans les limites que nous avons vues.

Laïcité et vivre ensemble en France aujourd’hui

Je termine ce billet avec une évocation du contexte idéologique dans lequel a surgit cette polémique le 4 avril 2017.

On reproche aux réseaux sociaux d’enfermer ses participants dans une bulle de conformité composée « d’amis » de mêmes goûts et opinions, ce qui conduit à n’avoir accès par ce biais qu’à des informations – ou à de la désinformation – en sens unique.

N’utilisant Facebook que pour des raisons professionnelles et n’ayant à de rares exceptions pour amis que des bibliothécaires, j’ai fait ces dernières années une expérience contraire : l’apparition spectaculaire de fractures profondes entre gens qu’on aurait pu croire de même sensibilité générale, sur les questions de laïcité, d’islamisme, d’intégration, d’identité et de vivre ensemble.

Au risque de caricaturer, je dirais que d’aucuns se font traiter d’ultra-laïcards par ceux qu’ils traitent d’islamo-gauchistes. En tenant pour la complexité et ayant choisi de ne m’enrôler dans aucun camp, je lis avec intérêt les textes émis ou diffusés par les uns et les autres quand ils contiennent des analyses et informations sérieuses, et interprète les vociférations comme un symptôme de l’échauffement des esprits. Et pour tout dire je trouve utile qu’il y ait des vigies de la laïcité et du féminisme, et des gens pour veiller à la compréhension et au vivre ensemble tant qu’il est compatible avec l’émancipation individuelle.

J’ai donc vu bien des bibliothécaires ou partenaires des bibliothèques se jeter à corps  perdu dans la cause exclusive qu’ils ont choisie, montrant par cela qu’ils sont une partie de la société et en épousent les clivages, sans pour autant, sauf erreur de ma part, jamais traiter concrètement de cette question dans leur champ professionnel, ce qui aurait pourtant permis de dépasser ces fractures, sait-on jamais. Aussi publié-je ce jour sur mon blog l’article intitulé Dieu à la bibliothèque que j’ai donné à la Revue des livres pour enfants n°288 d’avril 2016, modeste contribution à une partie de la question.

Ce sont précisément ces clivages qui apparaissent comme l’arrière-plan de la polémique, le post incriminé, qui souhaite mauvais accueil aux femmes voilées ne manifestant par là aucun désir d’intégration tout en sollicitant des titres de séjour ou un statut de réfugié.

Ce texte peut être analysé comme la  dérive d’une posture laïque et féministe par ailleurs respectable, aboutissant à un texte qui est sans doute en phase avec ce que beaucoup de nos compatriotes expriment mais est finalement compatible avec les thèses du Front national et peut contribuer à légitimer celles-ci.

Ainsi en va-t-il du mouvement des idées et des débats politiques dans la difficile période que nous vivons. Contre ces dérives, après tout, le principe de neutralité du service public n’est pas un mince appui. Et n’empêche nullement l’engagement.

[1] Voir notamment http://www.lagazettedescommunes.com/35304/l%E2%80%99obligation-de-reserve-des-agents-territoriaux-en-10-questions-2/.

[2] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F530.

[3] http://www.fonction-publique.gouv.fr/droits-et-obligations#Obligation_reserve_.

[4] JO de l’Assemblée nationale, débats parlementaires, 3 mai 1983, p. 799 et 822

[5] http://www.lettreducadre.fr/13458/loi-deontologie-quels-changements-pour-les-agents-territoriaux/

[6] https://scinfolex.com/2017/04/09/devoir-de-reserve-et-devoir-de-resistance-en-bibliotheque/

[7] http://affordance.typepad.com//mon_weblog/2017/04/wtf-bbf.html

[8] Voir le recueil de textes de référence proposé par l’ABF : http://www.abf.asso.fr/fichiers/file/ABF/textes_reference/textes_de_reference_mai2016.pdf.

[9] http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/institutions/approfondissements/notion-service-public.html.

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Après le 13 novembre 2015, on a plus que jamais besoin de bibliothèques

Posted by Dominique Lahary sur 17 novembre 2015

Malek Boutih, France Inter, lundi 16 novembre 2015, vers 8h55 :
« Je suis devenu républicain parce qu’il y avait une bibliothèque en bas de chez moi. »

Joann Sfarr, France Inter, lundi 16 novembre 2015, vers 9h20 :
« Évidemment qu’il faut des bibliothèques, évidemment qu’il faut des profs de gym. Ils tombent dans l’islamiste quand il n’y a pas de bibliothèques ouverte dans le quartier. »

Rapport de Sylvie Robert sur l’extension des horaires d’ouverture des bibliothèques, novembre 2015 :
« la mission civique des bibliothèques n’est plus seulement une conséquence indirecte de son rôle éducatif ; il s’agit aujourd’hui d’une mission à part entière, rendue essentielle par le contexte d’affaiblissement de la parole publique, d’atténuation du lien social et d’incompréhension chez certains des valeurs républicaines[…]. À l’heure où les thèses sur le repli sur soi foisonnent et attirent, la bibliothèque demeure un formidable contre-exemple, un lieu d’ouverture aux Autres, un lieu d’ouverture au monde. La bibliothèque à ciel ouvert est un lieu de rassemblement cosmopolite à l’intérieur de la Cité, qui observe, décrit et dialogue avec le monde. »

noussommesparis

Les mêmes ont à nouveau frappé.

Ce ne sont plus des exécutions ciblées comme en janvier mais des attentats de masse, touchant des foules indistinctes même si le choix des lieux type forcément les victimes.

Parce que la plupart des assassins sont français, parce que la société peut, dans une moindre mesure qu’en janvier, se fissurer sur la réaction à une telle barbarie, parce que ce massacre peu, c’est ce que recherchent ses commanditaires, aviver des fractures dans la société, toutes les institutions, tous les groupes qui peuvent contribuer à conforter le vivre ensemble sont concernés.

Les bibliothèques en sont, qu’elles soient territoriales, scolaires ou universitaires, sans oublier la part que peuvent prendre la BPI et la BnF.

Après les événements de janvier dernier, j’avais notamment publié deux billets : Les bibliothèques sont Charlie, et après ? le 17 janvier puis, avec Philippe Charrier, Après les attentats de janvier 2015 : Les bibliothèques, un outil pour construire et réparer le lien social le 12 février.

Les questions posées alors demeurent d’actualité.

Quelques journées d’étude ont eu lieu, dont le blog Bibliothèques maisons communes (où le présent billet est également publié) tente de rendre compte. Cet effort d’analyse et d’échange peut se poursuivre, mais aussi l’action.

Comme après janvier, deux axes peuvent être dégagés :

1°) Les Lumières, nous en avons besoin : la raison, la connaissance, le recul, les cultures de toutes sortes. C’est ce qu’exprime, même si c’est par un raccourci excessif, Joann Sfar.

2°) Le vivre ensemble : les bibliothèques, lieu d’accueil de tous, peuvent y contribuer.

Le dense réseau des bibliothèques, qui soufre malheureusement de lacune qu’un rapport de ‘inspection général des bibliothèques en cours d’élaboration devrait permettre de mieux identifier, constitue un outil irremplaçable pour contribuer à ces deux causes complémentaires.

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Bibliothèques en territoires, 7 : Brève synthèse

Posted by Dominique Lahary sur 9 juin 2015

Où en sommes-nous de la réforme territoriale à la veille de l’été 2015 ? Il n’est pas malcommode d’y revenir brièvement

Préalables

Je ne me soucie ici pas de juger la réforme territoriale telle qu’elle est mise en œuvre, ce que je fais pour mon compte personnel en tant que citoyen, mais de réfléchir à l’impact qu’elle peut avoir sur les bibliothèques et aux opportunités éventuelles qu’elle offre.

Depuis le rapport Balladur de 2009 il y a eu bien des péripéties et il y en aura encore sous ce quinquennat et le suivant mais j’observe une tendance de fond : la perte progressive de substance des deux échelons créés par l’Assemblée nationale en décembre 1789 (la commune et le département) et la montée en puissance de l’intercommunalité (dont la métropole est une forme paroxystique) et de la région.

Le paysage antérieur du point de vue des bibliothèques : elles se sont glissées sans difficulté à tous les étages du millefeuille et cela ne fonctionne pas trop mal (avec un échelon sans bibliothèque mais avec de la coopération : la région). Avec une répartition entre les échelons pouvant s’exprimer en termes de subsidiarité.

L’épisode en cours de la réforme territoriale est quasi-achevé au sens on ne s’attend plus à aucun suspens majeur avant l’adoption définitive de la loi NOTRe : les seules incertitudes concernent le plancher démographique intercommunal de droit commun (hors zones peu denses et de montagne) : 15 000 ou 20 000 habitants et la Métropole du Grand Paris (sa date de création mais aussi bien d’autres éléments sinon son existence même),

La seule innovation est la métropole, dont les territoires seront les seuls à perdre totalement ou non un étage du « millefeuille » (le département).

Les autres simplifications s’exerceront en largeur et non en hauteur : réduction du nombre de régions et d’intercommunalités.

Dans l’immédiat il faut faire attention à la préservation des acquis intercommunaux dans les fusions et dissolutions d’intercommunalités.

Mais à terme il y a l’opportunité de faire progresser la coopération intercommunale, sous des formes très diversifiées, de la simple mise en réseau au transfert total des équipements. La souplesse de ce cadre permet pragmatisme et progressivité.

Les départements et métropoles auront à trouver leur voie, les premiers en se positionnant dans un contexte de montée de l’intercommunalité qu’ils peuvent favoriser, les seconds en imaginant des solutions adapté à leur territoire sans exclure des transfert méthodologique des départements. Par leur taille démographique, Paris, Lyon et Aix-Marseille se garderont d’une solution de transfert total des équipements.

Mais il faudra aussi investir la région comme espace de coopération, notamment dans le cadre des conférences d’action publique qui dans chaque région seront chargées de « favoriser un exercice concerté des compétences des collectivités territoriales, de leurs groupements et de leurs établissements publics

Conclusion

Si, comme je le crois la lecture publique ne sera confortée et n’étendra ses service qu’avec davantage de mutualisation, la réforme territoriale fournit des occasions à saisir.

Plus que jamais, ce ne sera nulle part pareil : c’est la fin du jardin à la française institutionnel. Cela donne aux acteurs la liberté de vouloir, d’inventer et d’agir. Aux professionnels comme aux politiques.

————————

Ce texte est issu de mon intervention à la table ronde Faire de la réforme territoriale un moteur d’innovation de la politique de lecture publique ? lors des Estivales de l’Enssib, 18-19 mai 2015, intitulées Et vlan, la réforme territoriale : quid des bibliothèques ?

Billets précédents de la même série
(tous affichables avec cette requête)

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-???)

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial (2008-2010)

Autres liens

Articles

Analyse

Diaporama projeté au congrès de l’ABF le 13 juin 2015

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Les bibliothèques au risque des bibliothèques publiques

Posted by Dominique Lahary sur 6 mai 2015

Cela fait pas mal de temps que mon engagement professionnel, à titre personnel ou dans les associations, tourne autour de cette idée : les bibliothèques sont des outils parmi d’autres de politiques publiques. C’est ce qui les fonde, leur donne tout leur sens.

PP-B-2Dès lors la responsabilité du monde professionnel n’est pas de cultiver à l’infini des problématiques bibliothéconomiques en ne se réclamant que de textes de références qui lui sont propres, mais de faciliter une appropriation par les décideurs, élus et cadres dirigeants, de l’outil bibliothèque qui peut se situer au croisement des politiques culturelles, sociales, éducatives.

PP-B-1Naturellement, cela met les bibliothèques à la merci des décisions politiques et peut mettre des bibliothécaires en contradiction avec leur valeur professionnelle.

C’est tout l’intérêt des associations professionnelles et d’autres formes d’expression et d’action publique que de permettre une expression de ces valeurs sur la place publique, tout en permettant à chacun, dans son emploi, de respecter le devoir de réserve.

Le Bulletin des bibliothèques de France m’a permis de développer ces thèmes avec le luxe de la longueur :

On lira avec intérêt le reste du dossier de ce numéro intitulé Liberté chérie :

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Sous les horaires d’ouverture, le social (1/2)

Posted by Dominique Lahary sur 4 mai 2015

horloge-poingLa question des horaires d’ouverture des bibliothèques a été réactivée dans le débat public après les événements tragiques de janvier dernier. L’idée selon laquelle ces horaires sont insuffisants, inadaptés, se répand. Elle apparaît aujourd’hui comme une pensée dominante, voire un dogme.

Je n’énonce pas cela parce que je lui serais hostile : au contraire, je n’ai jamais écrit sur ce sujet que pour partager le constat de l’insuffisance et la nécessité de la dépasser. Cela n’empêche pas de s’interroger sur son contexte social, au sein des équipes de bibliothèque.

L’injonction d’adapter ou d’élargir les horaires leur apparaît souvent comme venant d’en haut, la hiérarchie, l’administration, les élus, ce que la plupart d’entre eux appellent « la tutelle » ; pire aux yeux de certain, elle s’impose « de l’extérieur », dans le débat public, par des élus politiques nationaux ou des ONG (comme Bibliothèques sans frontières).

Or cette injonction survient apparemment dans une période particulière : celle où les moyens des collectivités territoriales sont à peu près partout en baisse sans qu’aucune perspective d’amélioration à court et moyen terme ne soit crédible.

Le sentiment est donc répandu qu’on veuille charger la barque alors que celle-ci est déjà pleine à craquer.

Il existe bien sûr un débat intellectuel sur les horaires d’ouverture, exacerbé par la question du dimanche, si encombrée d’enjeux et de symbolique. Mais ce débat ne se déroule pas seulement dans le ciel éthéré des idées. Derrière les arguments discursifs, deux réalités sous-jacentes :

  • Personne n’est ravi, c’est bien normal, d’avoir à travailler durant la pause méridienne, de finir plus tard le soir ou d’être de service le dimanche, d’autant, c’est une réalité, d’autant que le personnel des bibliothèques municipales, intercommunales et universitaires est déjà fortement mobilisée samedi, contrairement à celui de la plupart des autres services de ces collectivités. Cela touche à la vie personnelle et familiale.
  • Le fonctionnement actuel de nombreuses bibliothèques permet difficilement, au moins en première analyse, de dégager du temps pour l’élargissement.

Le sentiment si répandu que la demande d’adaptation et/ou d’extension des horaires d’ouverture s’impose comme une contrainte de plus repose sur un postulat : rien ne doit être ôté du fonctionnement actuel, tout retrait apparaissant comme une régression du service public. Ce que dans mon précédent billet sur le sujet j’exprimais ainsi : « Si on ne peut ouvrir plus que si l’ensemble des autres activités sont pleinement assurées, c’est que les horaires d’ouverture sont LA variable d’ajustement. »

C’est que nous ne sommes pas seulement dans une période de baisse tendancielle de l’argent public. Nous vivons surtout une double révolution : celle absolument inouïe du numérique en réseau, qui vaut bien l’apparition de l’écriture ou l’invention de l’imprimerie et bouscule la société, l’économie, la culture, et cette autre propre aux bibliothèques, mais connectée aux évolutions de la société, qui étend et modifie la demande de bibliothèque, les usages de la bibliothèque.

Pour simplifier, on attend des bibliothèques plus que la mise à disposition de collections constituées lieu par lieu et étanches entre elles assorties de quelques actions de valorisation de celles-ci. Il ne s’agit pas de faire toujours plus mais de faire moins ici et plus là.

Passer moins de temps sur la constitution des collections locales et plus sur l’accueil, moins (ou plutôt plus du tout) sur leur catalogage et plus la médiation y compris de ce que la bibliothèque ne possède pas.

Bref une réduction de ce qui a été considéré comme le « cœur de métier » et une nouvelle gestion de celui-ci par davantage de mutualisation grâce à la montée de l’intercommunalité.

Or c’est bien là où le bât blesse, ou plutôt où le cœur saigne : une bonne partie des personnels des bibliothèques publiques ont construit leur identité professionnelle sur l’entretien souvent exclusif de ces collections locales. Il y a comme un conflit de temporalité entre une évolution sociale et technologique très rapide et l’inévitable lenteur des mentalités collectives. Et il y a, osons le mot, une souffrance dans bien des équipes, souffrance de voir la commande politique et hiérarchique changer, bousculer les priorités, remettre en cause une identité professionnelle qu’on croyait installée pour la vie.

Voilà pourquoi, dans bien des collectivités, la question des horaires d’ouverture soulève au mieux des réticences et des interrogations, au pire des blocages, des protestations, des résistances, des crispations. Qui s’expriment par la voie individuelle ou collective, souvent syndicale. Ou par le silence, qu’il faut savoir entendre.

Car on l’aura bien compris : dire que l’extension des horaires d’ouverture n’est qu’une question de moyens supplémentaires, c’est refuser d’examiner l’ordre des priorités.

Mais parmi les formules souvent envisagées réclamant quelques moyens supplémentaires, figure le recrutement de vacataires. Lequel suscite lui aussi réticences, objection, résistance, au motif que le service public serait bradé par une moindre qualité. Là encore nous touchons à l’identité professionnelle, blessée parce que d’autres pourraient accueillir et renseigner le public.

La question des horaires des bibliothèques publique n’est pas nouvelle en France : en 1991, l’ancien inspecteur général des bibliothèques Louis Yvert pouvait titrer un de ses articles dans le n°151 du Bulletin d’informations de l’ABF « La tâche qui reste à accomplir est immense » ou les heures d’ouverture des bibliothèques municipales. Mais comme depuis les progrès ont été très inégaux et souvent inexistants ou peu significatifs, des habitudes ont été prises qu’il est difficile de changer brutalement.

C’est pourquoi il me semble que la principale difficulté à laquelle se heurte tout projet d’adaptation et d’extension des horaires est d’ordre identitaire, ou plus globalement humain et, puisque nous sommes sur le terrain du travail, social. C’est-à-dire aussi, pour les hiérarchies, d’ordre managérial, même si nous ne sommes pas forcément partout dans un clivage binaire hiérarchie / équipe. Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas pas seulement de travailler sur l’organisation des horaires… de travail, dont dépendent les horaires d’ouverture, mais sur le fond des choses, l’évolution des fonctions et missions des bibliothèques publiques en relation avec les mutations sociales et technologiques.

A cet égard, chaque situation locale est un cas particulier. Contentons-nous d’énumérer quelques mots ou expressions : écoute, démarche collective, négociation, compensations, mode projet, groupes de travail, ateliers, conférences, séminaires, échanges d’expériences. C’est facile à écrire : je souhaite sincèrement bon courage à toutes celles et tous ceux qui se retroussent les manches pour faire avancer cette cause d’intérêt public.

« Sous les horaires d’ouverture, le social », ai-je titré ce billet. Par le mot « social », je n’ai envisagé que les relations dans un milieu travail. Mais le social, c’est aussi la société : ce sera l’objet d’un autre billet.

Mes billets précédents sur la question des horaires d’ouverture :

 Mon diaporama du 22 janvier 2015 : Les horaires d’ouverture des bibliothèques, quelle histoire !

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Les horaires des bibliothèques, quelle histoire !

Posted by Dominique Lahary sur 31 mars 2015

Voilà que les bibliothèques sont dans le débat public. Cela n’arrive pas tous les jours, comment ne pas s’en réjouir. C’est à propos des heures d’ouverture. C’est à dire d’une demande de plus de bibliothèques, de lieux bibliothèques. On n’en est plus à entendre « avec Internet il n’y a plus besoin de bibliothèque ». Cela se savoure. La pétition Ouvrons plus les bibliothèques en janvier 2014 (suivie de la contre-pétition Ouvrir mieux) et , en ce début de 2015, en rafale : dans la foulée des attentats de janvier, la tribune de Jérôme Guedj dans Marianne, l’intervention de Patrick Weil sur France Inter ; puis l’amendement Filippetti à la loi Macron, enfin la mission confiée par Fleur Pellerin à la sénatrice Sylvie Robert. Le dossier à été suffisamment documenté. Nous disposons de statistiques, d’études, de comptes rendus et de témoignages. Une chose est claire . Dans les bibliothèques publiques françaises (car la moyenne d’ouverture en bibliothèque universitaire est de 60 heures), à effectif égal, malgré de louables avancées ici et là, les heures d’ouverture sont à la fois insuffisantes et peu adaptées.

Certes, il faut se défier des moyennes qui surévaluent la place des équipements en petites communes, très nombreux en France. Certes, l’adaptation ne veut pas dire uniformité des solutions quelle que soit la taille et l’environnement humain de l’établissement (midis, soirs, dimanche). Certes, il est légitime que pour les plages horaires spécifiques de justes compensations soient négociées. Mais tout ceci ne condamne pas à l’immobilisme.

J’ai déjà publié deux billets de blog sur cette question : le 11 novembre 2008 sous le titre Une bibliothèque doit être ouverte ou fermée et le 25 février 2014 sous le titre Communiquer sur les bibliothèques…ouvertes, Ayant eu récemment l’occasion pour une intervention de refaire le tour de la question, je ne développerai ici que deux idées présentées dans mon diaporama.

Le temps, c’est un service. anticafeL’ouverture c’est la condition d’accès aux services et, hormis le service du prêt pour ceux dont les disponibilités sont flexibles ou routinières, aucune plage n’est remplaçable par une autre, n’est déplaçable. Mais l’ouverture est aussi un service en soi. Elle donne la possibilité de rester, de revenir. Elle est la condition première des usages sur place, si divers au point que nous ne les connaissons ou ne les comprenons pas tous. J’ai compris cela en tombant par hasard, dans une rue de Paris, sur l’anticafé, un café où on ne paie pas les consommations, mais le temps passé. Le temps, c’est le service.

L’ouverture ne doit pas être la variable d´ajustement. Si on ne peut ouvrir plus que si l’ensemble des autres activités sont pleinement assurées, c’est que les horaires d’ouverture sont LA variable d’ajustement. La qualité à 100% au détriment de l’ouverture n’est pas la qualité du service public mais la surqualité contre le public.

A lire :

Et aussi deux rapports de l’inspection générale des bibliothèques (références ajoutées le 3 mai 2015) :

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Après les attentats de janvier 2015 : Les bibliothèques, un outil pour construire et réparer le lien social

Posted by Dominique Lahary sur 12 février 2015

[Ce texte est publié sur le blog http://bibliothequesmaisonscommunes.wordpress.com/, j’y renvoie y compris pour les commentaires]

Après le moment de l’émotion viennent ceux de la réflexion et de l’action.

Le monde des bibliothèques a manifesté, comme l’ensemble du pays, son émotion face aux attentats.

Après ce moment nécessaire, la complexité des situations, la diversité de nos opinions, nous rappellent à la réalité.

Mais l’atteinte aux vies, que ce soit celle de Juifs, de dessinateurs ou de qui que ce soit, mais l’exploitation de l’émotion pour désigner des coupables collectifs et creuser les fractures sociales, interethniques, interreligieuses ou politiques, nous rassemble dans un même refus et une même volonté de construire.

Si la profession est loin d’être exempte de réflexion, l’événement nous oblige à dépasser nos habitudes de pensée et à ouvrir de nouvelles voies d’action.

Réactions naturelles aux attentats

Les bibliothécaires, en tant que médiateurs, se sont prioritairement attachés à poser la question du pluralisme, de la censure et des équilibres de l’offre documentaire. C’est légitime et nécessaire pourvu qu’on s’interroge sur ses propres pratiques. Et l’attaque contre la liberté d’expression appelle une telle réflexion.

Mais, s’il est vrai que la médiation de contenus confère une portée sociale à la fonction des bibliothèques dans la cité, elles ne peuvent que s’interroger également sur leur rôle dans les évolutions sociales qui sous-tendent les évènements.

On s’est beaucoup posé, au lendemain des événements tragiques des 7, 8 et 9 janvier, la question de l’école. En particulier à la suite des incidents qui ont émaillé dans certains établissements d’enseignement primaires et surtout élémentaires. Plus généralement a été posé la question des inégalités territoriales, de la perte de repère démocratique dans certains quartiers ou zones d’habitation. On s’est posé la question de la cohésion sociale, du vivre ensemble. Du souci de ne laisser aucune fraction de la population à l’écart de la communauté nationale. Mais les commentateurs, les experts, la presse, les responsables politiques nationaux n’ont jamais cité les bibliothèques.

Si elles ont un rôle proche de l’école et de nombreuses institutions culturelles dans la formation des esprits en vue du bien commun, si elles sont confrontées aux mêmes évolutions qui remettent en cause la légitimité et la portée des voies de cette formation, leur histoire récente est celle d’un développement sans précédent, précisément sur la période qui correspond à l’âge des meurtriers.

Alors se trouve posée la question des publics que l’on touche et de ceux que l’on exclut peut-être, des contenus et de nos médiations.

Ce que sont les bibliothèques : des maisons communes

Bien souvent, dans le quartier ou le village, la bibliothèque ou médiathèque publique est le seul équipement ouvert à tous sans condition ni obligation de consommation tarifée, sans sélection par l’âge ou la nature des activités proposées. En centre-ville ou quartier attractif, la grande médiathèque attire des populations variées. On sait que de plus en plus de personnes pénètrent dans ces équipements, y séjournent, sans forcément y emprunter ou rendre des livres ou autres documents.

Il n’est pas indifférent que de tels endroits existent, quand ils existent ! Pas indifférent que des zones entières en soient dépourvues, ce qui contribue à leur relégation.

Une bibliothèque est, si on le veut bien, si on l’a conçue et la pratique comme telle, une maison commune où chacun peut individuellement ou en groupe séjourner, étudier, se distraire, être libre.

Cela demande de la surface et du mobilier tables et sièges. Des espaces de séjour et d’activité, à la mesure des dimensions du bâtiment.

C’est un équipement où se côtoient les générations, et les jeunes y viennent volontiers quand il est conçu pour les accueillir.

C’est un équipement où peuvent se brasser les personnes de toutes origine set de toutes conditions, en fonction bien sûr de leur localisation et de leur aire d’attractivité.

C’est enfin un équipement, et ce n’est pas indifférent, où se propose et s’expose la diversité des pensées, des expressions culturelles et des goûts. Un des lieux où peut se former le citoyen.

Premier réseau culturel du pays avec quelque 17 000 lieux, inégaux en vérité dans leur capacité à remplir les missions ici décrite, elle a vocation à être partout, dans la proximité du quartier et du village et l’attractivité des centres.

Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas ici de viser exclusivement certains types de quartiers urbains ou périurbains d’habitat collectif. C’est aussi en milieu rural que des populations sont délaissées, loin des services publics.

Un programme de travail

De ces considérations on peut tirer quelques éléments d’un programme :

  • Prendre en compte la dimension d’espace public et son rôle dans la société. Ce qui veut dire étudier cette question, partager les expériences, disséminer les innovations.
  • Là où les équipements le permettent, réfléchir aux actions possibles, échanger sur les expériences, consolider et capitaliser les acquis.
  • Élaborer des éléments pouvant inspirer les aménagements et construction de locaux de bibliothèque prenant en compte leur fonction d’espace public.
  • Identifier les zones d’habitation dépourvues de tels services et prendre les mesures nécessaires pour combler ces manques.
  • Travailler sur les équipements multifonctionnels, faisant cohabiter ou mêler.
  • Travailler sur les synergies nécessaires entre services culturels, sociaux et autres relevant ou non des mêmes autorités publiques ainsi qu’avec le tissu associatif.

Bien évidemment, nulle autorité centrale unique n’est compétente pour définir et mettre en œuvre un tel programme.

Sa réalisation ne pourra être qu’à l’image même de ce les bibliothèques tentent de promouvoir : la fluidité sociale, l’intelligence partagée et la volonté de construire.

Elle doit engager élus, professionnels, intellectuels et journalistes.

Appel pour un partage de la réflexion et des expériences

Si l’urgence est là, la précipitation serait la pire des réponses. La réflexion professionnelle ne découvre pas ces problématiques et est déjà riche. Il ne s’agit donc pas de produire pour produire des textes qui viendraient recouvrir d’un vernis conjoncturel une réflexion déjà existante.

Il s’agit de produire une réflexion et un diagnostic aptes à déboucher sur des objectifs et de nouveaux outils de travail pour les bibliothèques.

Il s’agit également de partager les expériences, les réussites comme les échecs.

A cette fin, nous proposons que s’organisent une série d’ateliers organisés à l’échelle nationale ou locale selon un programme de thématiques à traiter de manière ouverte et coordonnée.

C’est pourquoi nous appelons élus, professionnels et intellectuels, individuellement ou organisés en associations ou collectifs et partageant ces objectifs, à tout faire pour que de telles initiatives se développent et se coordonnent.

Nous vous proposons de regrouper vos réactions et retours d’initiatives sur le présent blog de manière à garder trace, pouvoir faire état de ces actions et éventuellement converger vers une initiative professionnelle commune

Philippe Charrier, bibliothécaire non retraité, et Dominique Lahary, bibliothécaire retraité
11 février 2015

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Les bibliothèques sont Charlie, et après ?

Posted by Dominique Lahary sur 17 janvier 2015

La France vient de vivre une semaine terrible et magnifique, un semaine de deuil et de soulèvement, un semaine de rassemblement inouï mais qui a aussi révélé de terribles fractures. Les bibliothèques sont dans la société. Leurs personnels et leurs usagers ont aussi vécu intensément ces moments. Et à l’heure où légitimement monte de toute part cette question : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », il nous appartient, nous bibliothécaires, de nous la poser et d’apporter notre contribution à cette démarche collective.

J’apporte ma pierre en proposant trois chantiers.

1. Recueillir ce qui s’est passé dans les bibliothèques après les tueries des 7, 8 et 9 janvier 2015.

site-bib-jesuischarlieDepuis la tuerie du 7 janvier, des bibliothèques ont affiché Charlie Hebdo ou des documents le concernant, exposé livres et revues des assassinés et de leurs amis, parfois établi une liste de sites web. D’autres non. Beaucoup ont mis sur leur site le visuel JE SUIS CHARLIE, d’autre non. Sur consigne ou avec l’accord de leur hiérarchie, ou pas. Il ne s’agit pas ici de distribuer des bons et des mauvais points, chacun a. Fait ce qu’il pensait pouvoir ou devoir faire.

Qu’il y ait eu ou non ces expositions, des discussions ont eu lieu presque partout avec le public, notamment le public jeune. Ces échanges n’ont pas tous été consensuels, loin de là. Sans attendre ce qui a pu se passer dans certains établissement scolaires, des paroles ont été prononcées qui ont amené des bibliothécaires à dialoguer, à informer, à contextualiser.

A la bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Les affichettes JE SUIS CHARLIE sur les vitres de la bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Un an et demi après le congrès de l’ABF (Association des bibliothécaires de France) sur « la bibliothèque, fabrique du citoyen », c’est à une démonstration grandeur nature, à travers le pays, à laquelle on a assisté.

Si le sujet Charlie s’est naturellement imposé, qu’en a-t-il été de l’exécution de trois policiers puis de quatre clients d’un magasin cacher ?

Recenser ces initiatives et ces expériences serait intéressant. Faisons-le maintenant avant que la mémoire ne s’estompe. Anne Verneuil, présidente de l’ABF, a lancé un appel à témoignage sur le forum Agorabib.

J’ajoute qu’une partie des témoignages requerra sans doute l’anonymat. I est normal que celui-ci soit admis, si cela permet que la parole circule et que les faits soient connus.

  1. Reposer la question du pluralisme en bibliothèque

La liberté de la presse et plus généralement la liberté d’expression ont été soudain mis en avant comme piliers essentiels de notre République. Pas seulement la liberté de Charlie mais celle de tous ceux qui ne se situent pas en dehors du cadre commun (incitation à la haine, apologie du terrorisme…). Au-delà du soutien à un organe de presse victime d’une attaque sans équivalent dans l’histoire, JE SUIS CHARLIE c’est la défense de la liberté d’opinion, d’expression, de la presse et de l’édition, celle de ceux qui aiment Charlie et de ceux qui ne l’aiment pas.

Sur une tour de la BnF

Wolinski sur une tour de la BnF

La question s’est vite posée : trouve-t-on Charlie Hebdo à la bibliothèque ? Le Maire du Touquet ne le trouvant pas dans la sienne a décidé d’abonner sa mairie et invité tous ses collègues faire de même. N’exagérons pas l’importance de cette question. On peut certes imaginer une généralisation des abonnements en bibliothèque, dont je suis sûr qu’une minorité seulement est abonnée, dans un mouvement que je qualifierais d’émotionnel. Dans la réalité, les abonnements coûtant cher, le nombre de titres est souvent chichement pesé, et les arbitrages se font généralement au détriment à la fois de la diversité des quotidiens généralistes et des journaux satiriques.

Mais ces événements sont l’occasion de réinterroger nos habitudes. Commençons par ce point : n’est-il pas essentiel de présenter en bibliothèque un éventail de la presse d’opinion, y compris la presse satirique ? Cela coûte : il faut que les élus, DGS et directeurs financiers en soient conscients.

Cela vaut aussi pour le rayon politique : exposons la diversité sans émousser, sans censurer au-delà des limites que celles que donnent a loi. Indépendamment des considérations nécessaires sur « ce qui sort » et « ce qui ne sort pas », il y a me semble-t-il un devoir d’exposition de la diversité de toutes des opinions et tendances. Être bibliothécaire c’est aussi proposer ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on n’approuve pas, ce qu’on n’aime pas.

Ceci naturellement sans oublier que le pluralisme n’est pas seulement politique mais aussi culturel et sociétal : c’est celui des pratiques, des styles, des goûts. Celui qui fait que personne, entrant dans une bibliothèque, ne puisse ressentir qu’il n’y a pas sa place, que rien ne lui est déjà familier.

Enfin, alors qu’un fort mouvement au sein de notre profession, et j’en ai été pleinement partie prenante, a mis l’accent ces dernière années sur la politique de la demande, on voit bien que nous est rappelée avec force le rôle d’une certaine prescription, d’un affichage pluraliste au-delà de la demande : l’offre d’une bibliothèque n’est pas seulement le reflet de ce qu’attend la population qui la fréquente, qui habite, travail, se déplace à proximité, c’est aussi un morceau de la République, une fenêtre sur le monde.

Mais si ce «  moment Charlie » nous conduit naturellement à nous interroger, nous bibliothécaires, sur nos pratiques, il est aussi l’occasion de réengager le dialogue avec les élus locaux, localement et nationalement.

On sait que ça et là, sans que ce soit l’apanage d’aucun parti, des pressions existent pour retirer, occulter, imposer tels ou tels titres ou contenus. Alors que non seulement la FNCC (Fédération nationale des collectivités territoriales), mais l’AMF (Association des maires de France) a apposé sur leur site le bandeau JE SUIS CHARLIE, à l’heure où de nombreuses municipalités ont fait de même, on apposé des affiches dans leurs locaux, sur le lieu de leurs cérémonies de vœux, où de nombreux élus ont porté un badge JE SUIS CHARLIE, n’est-ce pas le moment de reposer la question du pluralisme, de tous les pluralismes en bibliothèque avec les élus ?

Mais ne s’en tenir qu’à ce sujet serait céder au primat de la collection. Il y a aussi autre chose, et j’y viens :

  1. Promouvoir le rôle civique et social de la bibliothèque contribuant au vivre ensemble

Les événements de la semaine dernière ont jeté une lumière crue sur deux phénomènes qu’il faut très soigneusement distinguer pour éviter tous amalgame et tout catastrophisme, même si un fil les relie : des jeunes nés et grandis en France, entraînés par une idéologie mortifère ont sombré dans le terrorisme ; les incidents liés à la minute de silence organisée dans les établissements scolaires ont révélé une jeunesse qui ne se retrouvait pas dans l’indignation collective.

Nombreuses ont été depuis ces événements les références au rôle de l’école. Mais les bibliothèques sont aussi des lieux où peut se tisser, se réparer le lien social. Où les publics, les générations se mêlent. Où des documents, des informations peuvent être présentés, confrontés contextualisés. Où des jeunes séjournent parfois en masse.

On a beaucoup ces dernières années débattu de la bibliothèque comme « troisième lieu ». C’est le moment d’en reparler, car c’est bien le sujet. Le prochain ouvrage de la collection Médiathèmes de l’ABF à paraître ce printemps y sera consacré. Rédigé avant les événements, il prend une actualité incontestable. Je viens de publier en ligne l’article que j’ai rédigé pour cet ouvrage, qui s’intitule Le troisième lieu, c’est politique ! 

Les bibliothèques sont des maisons communes. Elles sont là, à proximité, dans les quartiers. Elles sont parfois, souvent peut-être, les seuls équipements publics ouverts à tous sans justification, tarification ni discrimination. Elles sont un outil parmi d’autre sans doute, mais oui, un outil pour le vivre ensemble.

N’est-ce pas le moment de le proclamer avec force ? De rappeler aux élus qu’ils ont cet outil à leur disposition ? De signaler aux médias que les bibliothèques existent dans la cité, au-delà de la vision convenue qu’ils peuvent en avoir ? Qu’elles ne se seront pas dissoutes, oh que non, dans le numérique en réseau ? N’est-ce pas le moment d’approfondir notre réflexion et d’affiner notre action sur le rôle de la bibliothèque dans la cité, comme s’intitule très justement une démarche collaborative de la Bibliothèque publique d’information lancée il y a quelques années et qui continue ?

L’esprit du onze janvier 2015, ce n’est pas je ne sais quel unanimisme qui n’est pas souhaitable en démocratie. C’est un programme de travail. Nous en sommes.

Post scriptum du 11 février 2015 : Ce point de vue est résumé dans ma tribune publiée La Gazette des communes, des départements et des régions, mise en ligne le 9 février

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