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Blog professionnel de Dominique Lahary, bibliothécaire. Mes propos n'engagent que moi.

Après les attentats de janvier 2015 : Les bibliothèques, un outil pour construire et réparer le lien social

Posted by Dominique Lahary le 12 février 2015

[Ce texte est publié sur le blog http://bibliothequesmaisonscommunes.wordpress.com/, j’y renvoie y compris pour les commentaires]

Après le moment de l’émotion viennent ceux de la réflexion et de l’action.

Le monde des bibliothèques a manifesté, comme l’ensemble du pays, son émotion face aux attentats.

Après ce moment nécessaire, la complexité des situations, la diversité de nos opinions, nous rappellent à la réalité.

Mais l’atteinte aux vies, que ce soit celle de Juifs, de dessinateurs ou de qui que ce soit, mais l’exploitation de l’émotion pour désigner des coupables collectifs et creuser les fractures sociales, interethniques, interreligieuses ou politiques, nous rassemble dans un même refus et une même volonté de construire.

Si la profession est loin d’être exempte de réflexion, l’événement nous oblige à dépasser nos habitudes de pensée et à ouvrir de nouvelles voies d’action.

Réactions naturelles aux attentats

Les bibliothécaires, en tant que médiateurs, se sont prioritairement attachés à poser la question du pluralisme, de la censure et des équilibres de l’offre documentaire. C’est légitime et nécessaire pourvu qu’on s’interroge sur ses propres pratiques. Et l’attaque contre la liberté d’expression appelle une telle réflexion.

Mais, s’il est vrai que la médiation de contenus confère une portée sociale à la fonction des bibliothèques dans la cité, elles ne peuvent que s’interroger également sur leur rôle dans les évolutions sociales qui sous-tendent les évènements.

On s’est beaucoup posé, au lendemain des événements tragiques des 7, 8 et 9 janvier, la question de l’école. En particulier à la suite des incidents qui ont émaillé dans certains établissements d’enseignement primaires et surtout élémentaires. Plus généralement a été posé la question des inégalités territoriales, de la perte de repère démocratique dans certains quartiers ou zones d’habitation. On s’est posé la question de la cohésion sociale, du vivre ensemble. Du souci de ne laisser aucune fraction de la population à l’écart de la communauté nationale. Mais les commentateurs, les experts, la presse, les responsables politiques nationaux n’ont jamais cité les bibliothèques.

Si elles ont un rôle proche de l’école et de nombreuses institutions culturelles dans la formation des esprits en vue du bien commun, si elles sont confrontées aux mêmes évolutions qui remettent en cause la légitimité et la portée des voies de cette formation, leur histoire récente est celle d’un développement sans précédent, précisément sur la période qui correspond à l’âge des meurtriers.

Alors se trouve posée la question des publics que l’on touche et de ceux que l’on exclut peut-être, des contenus et de nos médiations.

Ce que sont les bibliothèques : des maisons communes

Bien souvent, dans le quartier ou le village, la bibliothèque ou médiathèque publique est le seul équipement ouvert à tous sans condition ni obligation de consommation tarifée, sans sélection par l’âge ou la nature des activités proposées. En centre-ville ou quartier attractif, la grande médiathèque attire des populations variées. On sait que de plus en plus de personnes pénètrent dans ces équipements, y séjournent, sans forcément y emprunter ou rendre des livres ou autres documents.

Il n’est pas indifférent que de tels endroits existent, quand ils existent ! Pas indifférent que des zones entières en soient dépourvues, ce qui contribue à leur relégation.

Une bibliothèque est, si on le veut bien, si on l’a conçue et la pratique comme telle, une maison commune où chacun peut individuellement ou en groupe séjourner, étudier, se distraire, être libre.

Cela demande de la surface et du mobilier tables et sièges. Des espaces de séjour et d’activité, à la mesure des dimensions du bâtiment.

C’est un équipement où se côtoient les générations, et les jeunes y viennent volontiers quand il est conçu pour les accueillir.

C’est un équipement où peuvent se brasser les personnes de toutes origine set de toutes conditions, en fonction bien sûr de leur localisation et de leur aire d’attractivité.

C’est enfin un équipement, et ce n’est pas indifférent, où se propose et s’expose la diversité des pensées, des expressions culturelles et des goûts. Un des lieux où peut se former le citoyen.

Premier réseau culturel du pays avec quelque 17 000 lieux, inégaux en vérité dans leur capacité à remplir les missions ici décrite, elle a vocation à être partout, dans la proximité du quartier et du village et l’attractivité des centres.

Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas ici de viser exclusivement certains types de quartiers urbains ou périurbains d’habitat collectif. C’est aussi en milieu rural que des populations sont délaissées, loin des services publics.

Un programme de travail

De ces considérations on peut tirer quelques éléments d’un programme :

  • Prendre en compte la dimension d’espace public et son rôle dans la société. Ce qui veut dire étudier cette question, partager les expériences, disséminer les innovations.
  • Là où les équipements le permettent, réfléchir aux actions possibles, échanger sur les expériences, consolider et capitaliser les acquis.
  • Élaborer des éléments pouvant inspirer les aménagements et construction de locaux de bibliothèque prenant en compte leur fonction d’espace public.
  • Identifier les zones d’habitation dépourvues de tels services et prendre les mesures nécessaires pour combler ces manques.
  • Travailler sur les équipements multifonctionnels, faisant cohabiter ou mêler.
  • Travailler sur les synergies nécessaires entre services culturels, sociaux et autres relevant ou non des mêmes autorités publiques ainsi qu’avec le tissu associatif.

Bien évidemment, nulle autorité centrale unique n’est compétente pour définir et mettre en œuvre un tel programme.

Sa réalisation ne pourra être qu’à l’image même de ce les bibliothèques tentent de promouvoir : la fluidité sociale, l’intelligence partagée et la volonté de construire.

Elle doit engager élus, professionnels, intellectuels et journalistes.

Appel pour un partage de la réflexion et des expériences

Si l’urgence est là, la précipitation serait la pire des réponses. La réflexion professionnelle ne découvre pas ces problématiques et est déjà riche. Il ne s’agit donc pas de produire pour produire des textes qui viendraient recouvrir d’un vernis conjoncturel une réflexion déjà existante.

Il s’agit de produire une réflexion et un diagnostic aptes à déboucher sur des objectifs et de nouveaux outils de travail pour les bibliothèques.

Il s’agit également de partager les expériences, les réussites comme les échecs.

A cette fin, nous proposons que s’organisent une série d’ateliers organisés à l’échelle nationale ou locale selon un programme de thématiques à traiter de manière ouverte et coordonnée.

C’est pourquoi nous appelons élus, professionnels et intellectuels, individuellement ou organisés en associations ou collectifs et partageant ces objectifs, à tout faire pour que de telles initiatives se développent et se coordonnent.

Nous vous proposons de regrouper vos réactions et retours d’initiatives sur le présent blog de manière à garder trace, pouvoir faire état de ces actions et éventuellement converger vers une initiative professionnelle commune

Philippe Charrier, bibliothécaire non retraité, et Dominique Lahary, bibliothécaire retraité
11 février 2015

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Les bibliothèques après le 7 janvier 2015 : recueillir avant qu’il ne soit trop tard

Posted by Dominique Lahary le 4 février 2015

A la suite des tueries des 7,8 et 9 janvier 2015, il s’est passé quelque chose dans un certain nombre de bibliothèques. Leur personnel a ou non affiché, exposé, proposé. Leurs usagers et visiteurs ont pu réagir, débattre entre eux et avec le personnel.

C’est une matière qu’il serait dommage de perdre. Pour la mémoire, et pour que chacun en tire les enseignements ou les résolutions qui lui sembleront inutiles.

Je lance ici une initiative personnelle de collecte anonyme ou non, c’est ici : https://fr.surveymonkey.com/s/VB6BZ66

[Ajout du 05/02/2015]
Elle converge avec d’autres initiatives individuelles ou collectives, notamment
– l’appel à témoignage sur le forum Agorabib :
http://www.agorabib.fr/index.php/topic/2263-charlie-le-terroriste-et-la-m%C3%A9diath%C3%A8que/
– l’appel à déposer vos actions (avec photo si possible) sur twitter, hashtag #bibenaction (voir l’appel lancé sur http://crieurspublics.blogspot.fr/2015/01/devoir-ou-pouvoir-bibenaction.html).

Les réponses peuvent être anonyme et ne pas permettre l’identification de la bibliothèque.

Elles concertent tout type de bibliothèque et centre de documentation.

Les textes envoyés seront publiés sur un blog dédié à l’adresse http://bibcharlie.wordpress.com et ainsi mis à la disposition de tous, et ajoutés aux résultats de l’appel #bibenaction.

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Les bibliothèques sont Charlie, et après ?

Posted by Dominique Lahary le 17 janvier 2015

La France vient de vivre une semaine terrible et magnifique, un semaine de deuil et de soulèvement, un semaine de rassemblement inouï mais qui a aussi révélé de terribles fractures. Les bibliothèques sont dans la société. Leurs personnels et leurs usagers ont aussi vécu intensément ces moments. Et à l’heure où légitimement monte de toute part cette question : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », il nous appartient, nous bibliothécaires, de nous la poser et d’apporter notre contribution à cette démarche collective.

J’apporte ma pierre en proposant trois chantiers.

1. Recueillir ce qui s’est passé dans les bibliothèques après les tueries des 7, 8 et 9 janvier 2015.

site-bib-jesuischarlieDepuis la tuerie du 7 janvier, des bibliothèques ont affiché Charlie Hebdo ou des documents le concernant, exposé livres et revues des assassinés et de leurs amis, parfois établi une liste de sites web. D’autres non. Beaucoup ont mis sur leur site le visuel JE SUIS CHARLIE, d’autre non. Sur consigne ou avec l’accord de leur hiérarchie, ou pas. Il ne s’agit pas ici de distribuer des bons et des mauvais points, chacun a. Fait ce qu’il pensait pouvoir ou devoir faire.

Qu’il y ait eu ou non ces expositions, des discussions ont eu lieu presque partout avec le public, notamment le public jeune. Ces échanges n’ont pas tous été consensuels, loin de là. Sans attendre ce qui a pu se passer dans certains établissement scolaires, des paroles ont été prononcées qui ont amené des bibliothécaires à dialoguer, à informer, à contextualiser.

A la bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Les affichettes JE SUIS CHARLIE sur les vitres de la bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Un an et demi après le congrès de l’ABF (Association des bibliothécaires de France) sur « la bibliothèque, fabrique du citoyen », c’est à une démonstration grandeur nature, à travers le pays, à laquelle on a assisté.

Si le sujet Charlie s’est naturellement imposé, qu’en a-t-il été de l’exécution de trois policiers puis de quatre clients d’un magasin cacher ?

Recenser ces initiatives et ces expériences serait intéressant. Faisons-le maintenant avant que la mémoire ne s’estompe. Anne Verneuil, présidente de l’ABF, a lancé un appel à témoignage sur le forum Agorabib.

J’ajoute qu’une partie des témoignages requerra sans doute l’anonymat. I est normal que celui-ci soit admis, si cela permet que la parole circule et que les faits soient connus.

  1. Reposer la question du pluralisme en bibliothèque

La liberté de la presse et plus généralement la liberté d’expression ont été soudain mis en avant comme piliers essentiels de notre République. Pas seulement la liberté de Charlie mais celle de tous ceux qui ne se situent pas en dehors du cadre commun (incitation à la haine, apologie du terrorisme…). Au-delà du soutien à un organe de presse victime d’une attaque sans équivalent dans l’histoire, JE SUIS CHARLIE c’est la défense de la liberté d’opinion, d’expression, de la presse et de l’édition, celle de ceux qui aiment Charlie et de ceux qui ne l’aiment pas.

Sur une tour de la BnF

Wolinski sur une tour de la BnF

La question s’est vite posée : trouve-t-on Charlie Hebdo à la bibliothèque ? Le Maire du Touquet ne le trouvant pas dans la sienne a décidé d’abonner sa mairie et invité tous ses collègues faire de même. N’exagérons pas l’importance de cette question. On peut certes imaginer une généralisation des abonnements en bibliothèque, dont je suis sûr qu’une minorité seulement est abonnée, dans un mouvement que je qualifierais d’émotionnel. Dans la réalité, les abonnements coûtant cher, le nombre de titres est souvent chichement pesé, et les arbitrages se font généralement au détriment à la fois de la diversité des quotidiens généralistes et des journaux satiriques.

Mais ces événements sont l’occasion de réinterroger nos habitudes. Commençons par ce point : n’est-il pas essentiel de présenter en bibliothèque un éventail de la presse d’opinion, y compris la presse satirique ? Cela coûte : il faut que les élus, DGS et directeurs financiers en soient conscients.

Cela vaut aussi pour le rayon politique : exposons la diversité sans émousser, sans censurer au-delà des limites que celles que donnent a loi. Indépendamment des considérations nécessaires sur « ce qui sort » et « ce qui ne sort pas », il y a me semble-t-il un devoir d’exposition de la diversité de toutes des opinions et tendances. Être bibliothécaire c’est aussi proposer ce qu’on ne connaît pas, ce qu’on n’approuve pas, ce qu’on n’aime pas.

Ceci naturellement sans oublier que le pluralisme n’est pas seulement politique mais aussi culturel et sociétal : c’est celui des pratiques, des styles, des goûts. Celui qui fait que personne, entrant dans une bibliothèque, ne puisse ressentir qu’il n’y a pas sa place, que rien ne lui est déjà familier.

Enfin, alors qu’un fort mouvement au sein de notre profession, et j’en ai été pleinement partie prenante, a mis l’accent ces dernière années sur la politique de la demande, on voit bien que nous est rappelée avec force le rôle d’une certaine prescription, d’un affichage pluraliste au-delà de la demande : l’offre d’une bibliothèque n’est pas seulement le reflet de ce qu’attend la population qui la fréquente, qui habite, travail, se déplace à proximité, c’est aussi un morceau de la République, une fenêtre sur le monde.

Mais si ce «  moment Charlie » nous conduit naturellement à nous interroger, nous bibliothécaires, sur nos pratiques, il est aussi l’occasion de réengager le dialogue avec les élus locaux, localement et nationalement.

On sait que ça et là, sans que ce soit l’apanage d’aucun parti, des pressions existent pour retirer, occulter, imposer tels ou tels titres ou contenus. Alors que non seulement la FNCC (Fédération nationale des collectivités territoriales), mais l’AMF (Association des maires de France) a apposé sur leur site le bandeau JE SUIS CHARLIE, à l’heure où de nombreuses municipalités ont fait de même, on apposé des affiches dans leurs locaux, sur le lieu de leurs cérémonies de vœux, où de nombreux élus ont porté un badge JE SUIS CHARLIE, n’est-ce pas le moment de reposer la question du pluralisme, de tous les pluralismes en bibliothèque avec les élus ?

Mais ne s’en tenir qu’à ce sujet serait céder au primat de la collection. Il y a aussi autre chose, et j’y viens :

  1. Promouvoir le rôle civique et social de la bibliothèque contribuant au vivre ensemble

Les événements de la semaine dernière ont jeté une lumière crue sur deux phénomènes qu’il faut très soigneusement distinguer pour éviter tous amalgame et tout catastrophisme, même si un fil les relie : des jeunes nés et grandis en France, entraînés par une idéologie mortifère ont sombré dans le terrorisme ; les incidents liés à la minute de silence organisée dans les établissements scolaires ont révélé une jeunesse qui ne se retrouvait pas dans l’indignation collective.

Nombreuses ont été depuis ces événements les références au rôle de l’école. Mais les bibliothèques sont aussi des lieux où peut se tisser, se réparer le lien social. Où les publics, les générations se mêlent. Où des documents, des informations peuvent être présentés, confrontés contextualisés. Où des jeunes séjournent parfois en masse.

On a beaucoup ces dernières années débattu de la bibliothèque comme « troisième lieu ». C’est le moment d’en reparler, car c’est bien le sujet. Le prochain ouvrage de la collection Médiathèmes de l’ABF à paraître ce printemps y sera consacré. Rédigé avant les événements, il prend une actualité incontestable. Je viens de publier en ligne l’article que j’ai rédigé pour cet ouvrage, qui s’intitule Le troisième lieu, c’est politique ! 

Les bibliothèques sont des maisons communes. Elles sont là, à proximité, dans les quartiers. Elles sont parfois, souvent peut-être, les seuls équipements publics ouverts à tous sans justification, tarification ni discrimination. Elles sont un outil parmi d’autre sans doute, mais oui, un outil pour le vivre ensemble.

N’est-ce pas le moment de le proclamer avec force ? De rappeler aux élus qu’ils ont cet outil à leur disposition ? De signaler aux médias que les bibliothèques existent dans la cité, au-delà de la vision convenue qu’ils peuvent en avoir ? Qu’elles ne se seront pas dissoutes, oh que non, dans le numérique en réseau ? N’est-ce pas le moment d’approfondir notre réflexion et d’affiner notre action sur le rôle de la bibliothèque dans la cité, comme s’intitule très justement une démarche collaborative de la Bibliothèque publique d’information lancée il y a quelques années et qui continue ?

L’esprit du onze janvier 2015, ce n’est pas je ne sais quel unanimisme qui n’est pas souhaitable en démocratie. C’est un programme de travail. Nous en sommes.

Post scrptum du 11 février 2015 : Ce point de vue est résumé dans ma tribune publiée La Gazette des communes, des départements et des régions, mise en ligne le 9 février

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Deux mille quinze

Posted by Dominique Lahary le 9 janvier 2015

lahary-voeux2015Je n’avais pas encore pris le temps se sacrifier au rite que j’avais observé en 2013 et 2014 : célébrer brièvement la nouvelle année sur ce blog.

Et voilà que celle-ci fait un début fracassant. Avec ma petite carte de vœux, reprenant un cliché que j’ai pris un soir de rencontre magique avec la Tour Eiffel, j’ai l’air d’un con.

Je la publie quand même ici, en y joignant la formule qui tourne autour du monde depuis hier. L’année commence mal, mais la réaction est extraordinaire. La République n’est pas morte. Alors, vive 2015 quand même !

jesuischarliePancarte

jesuischarlie-dessin

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Bibliothèques en territoires, 5 : Risques et enjeux de la nouvelle donne intercommunale

Posted by Dominique Lahary le 22 octobre 2014

Après avoir examiné l’échelon départemental , je me dois naturellement de traiter des régions. Mais les échéances ne se présentent pas toutes dans un ordre logique. C’est en ce moment que se joue le nouveau redécoupage intercommunal. Il me faut donc revenir sur un sujet que j’ai introduit avec mes 10 leçons. En 2013 avait déjà été mise en place une nouvelle carte, établie par des commissions départementales de coopération intercommunale sous la houlette des préfets. Le Premier ministre Manuel Valls a, lors de sa déclaration de politique générale du 8 avril 2014, annoncé un nouveau remaniement de cette carte sur la base des « bassins de vie ». Deux processus parallèles sont lancés : d’une part la création des métropoles (celles de droit commun et les trois cas particuliers que constitueront Paris, Lyon et Aix-Marseille), d’autre part l’établissement de nouvelles cartes des communautés de communes et d’agglomération, sous l’égide des préfets qui pilotent avec une commission d’élus la révision du schéma départemental de coopération intercommunal établi fin 2013. En Ile-de-France, c’est le préfet de région qui préside à l’élaboration d’un schéma régional de coopération intercommunale d’ici au 28 février 2015.

Extrait de la carte établie par le Préfet d'Île-de-France

Extrait de la carte établie par le Préfet d’Île-de-France

Sauvegarder les acquis Dans l’immédiat, ces deux processus sont susceptibles de mettre en péril des réseaux intercommunaux de lecture publique répondant à un éventail de formules dont la minimale est la mise en commun virtuelle des collections par un catalogue commun et une carte d’emprunteur valable partout, et l’optimale est le transfert de l’ensemble des équipements à l’établissement public de coopération intercommunale (pour autant qu’il se traduise par des services communs). L’IABD a publié le 11 octobre un Appel pour la préservation des acquis en matière de réseaux intercommunaux de bibliothèques qu’il convient de relayer largement. Les menaces sont de deux ordres :

  • soit le périmètre du réseau intercommunal se retrouve noyé dans un ensemble plus vaste,
  • soit il se trouve coupé en deux voir trois morceaux, chacun étant appelé à rejoindre des regroupements intercommunaux distincts.

Dans le premier cas, le risque est un retour à une pure gestion communale des établissements et/ou des services qui représenterait une importante régression. Or l’extension du réseau à l’ensemble du nouveau périmètre est soit malaisée, en tout cas dans l’immédiat, soit peu imaginable. Je pense naturellement à la situation des réseaux totalement intercommunaux de Plaine commune te Plaine centrale dans Paris métropole, et du SAN Ouest Provence dans la métropole Aix-Marseille leur taille est telle qu’on imagine difficilement, comme je l’indiquais dans mes Questions d’échelle, une extension du modèle. Il faut donc trouver la formule permettant à ces réseaux de subsister avec une assise la plus légitime possible, c’est-à-dire une assise politique. Cela pourrait faire partie des compétences déléguées aux « conseils de territoire ». Des discussions serrées se mènent entre représentants élus sur cette question. N’oublions pas que parmi les enjeux de ces débats, il y a les réseaux de lecture publique ! Mais ce risque de dilution ne se présentent pas que dans les métropoles. dans d’autres territoires, au gré des nouveaux périmètres des communautés de communes ou d’agglomérations qui sont dessinés par les préfets de région, des réseaux de bibliothèques doivent être préservés mêmes si les conditions ne sont par remplies dans l’immédiat pour les étendre. Puisse un esprit de pragmatisme inspirer les décideurs. Les solutions en cas de démantèlement des territoires intercommunaux sont encore plus complexes à définir :

  • maintien d’un réseau dans chaque portion désormais séparée, avec une optique pragmatique d’extension à chaque nouveau périmètre intercommunal si cela semble opportun. Cette option oblige à un montage complexe de séparation technique et financière du réseau informatique de gestion ;
  • survie d’un réseau informatique à cheval sur deux ou trois périmètres intercommunaux, avec la même optique d’extension future éventuelle, cette option pouvant être considérée (ou apparaître rétrospectivement) soit comme une mesure transitoire, soit commune une mesure durable de mutualisation inter-intercommunale.

Dans les deux cas, serait distingué le réseau technique (logiciel de gestion), avec maintien ou non d’une mutualisation du service (l’usager a droit ou non à tout ce qui est référencé dans le réseau), et les périmètres de gestion des équipements et personnels qui peuvent difficilement transcender les nouvelles frontières intercommunales. Utiliser les nouveaux périmètres avec pragmatisme et progressivité La nouvelle carte intercommunale qui va être mise en place courant 2015 va se traduire par un élargissement important des périmètres, par le jeu des minima démographiques : 200 000 habitants à proximité de Paris métropole (article 12 de la loi de modernisation de l’action publique et affirmation des métropoles) 20 000 habitants ailleurs sauf en zone montagneuse, (article 14 du projet de loi portant nouvelle organisation territoriale de la République, à examiner par le Sénat fin décembre). Des périmètres tels que dans certains départements, on ne comptera parfois que trois ou quatre communautés de communes ou d’agglomérations. Ce renforcement de l’intercommunalité, qui est à l’évidence, depuis la loi dite « Chevènement » de 1999, une tendance forte, peut être un atout pour la lecture publique mais aussi pour les missions patrimoniales des bibliothèques. « L’intercommunalité est une voie majeure de développement des bibliothèques territoriales. Elle permet à la fois des formes diversifiées de mutualisation et une amélioration des services au public » écrivait l’IABD dans son document sur la décentralisation publié par le Sénat en décembre 2012. Chacun conviendra que les moyens des collectivités territoriales ne vont pas se multiplier dans les années qui viennent. Conforter des services publics sera souvent les mutualiser. Développer des services nouveaux requerra souvent des échelles plus vastes que les périmètres intercommunaux. Nous disposons d’un recul suffisant pour affirmer sans hésitation que les bibliothèques se prêtent parfaitement à un traitement intercommunal. Le public peut y gagner, par une extension des services rendus. La gestion également peut y gagner, par toute une série de formes de mutualisation humaine technique, logistique. J’ai écrit en codicille à mes 10 leçons sur la lecture publique intercommunale que le transfert total des équipements permettait un optimum de mutualisation. Mais aussi dans mes Questions d’échelle que tous les périmètres n’étaient pas adaptées à une gestion commune intégrale. La souplesse même du cadre intercommunal, avec une grande latitude de définition de l’intérêt intercommunautaire, autorise un grand éventail de solutions dont le socle est la mutualisation des services. Ne voir que le transfert intégral des équipements risque de braquer inutilement quand une telle solution ne semble pas à portée. C’est pourquoi je ne cesse de dire que l’expression « prendre la compétence lecture publique » n’a pas de sens. Il appartient au contraire à chaque conseil communautaire de puiser dans la variété des formules possible celle qui lui paraît convenir à un moment donné. Il convient également de considérer l’intercommunalisation comme un processus qui s’étale dans la durée et s’accommode d’une gestion par étapes, soir parce que celles-ci ont été préalablement définies, soit, ce qui n’a rien d’indigne, parce qu’on découvre pas à pas comment aller plus loin. Au demeurant, on sait bien que « l’entrée en réseaux » des équipes ne peut être que progressive. Il convient enfin de ne jamais confondre intercommunalisation et perte de la proximité : au contraire, la coopération et le cas échéant à gestion intercommunale peuvent consolider un maillage du territoire approprié qui, pour ne laisser aucune population à l’écart, réclame une bibliothèque toutes les demi-heures.

Il n’est pas interdit de concilier l’ambition et la vision avec le pragmatisme et la progressivité. C’est à condition que, dans le domaine des bibliothèques comme, j’imagine, dans bien d’autres segments de l’action publique locale, la nouvelle donne intercommunale pourrait permettre à la fois de pérenniser et d’améliorer les services publics.

Complément du 6 novembre 2015

Une fiche du site Collectivités-locales.gouv.fr, portail du gouvernement pour les collectivités, traite de la fusion des établissements publics de coopération intercommunale à fiscalité propre. Elle analyse et synthétise les dispositions issues des lois n° 2004-809 du 13 août 2004 relative aux libertés et responsabilités locales, n° 2010-1563 du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales et n°2012-281 du 29 février 2012 visant à assouplir les règles relatives à la refonte de la carte intercommunale.

La règle générale est que la fusion d’EPCI conduit à un transfert au bénéfice de l’EPCI issu de la fusion de l’intégralité des compétences obligatoires, optionnelles et facultatives dont les EPCI existant avant la fusion étaient titulaire. Mais une période transitoire de deux ans est possible pour les compétences affectées d’un intérêt communautaire et les compétences facultatives : les bibliothèques ressortissent généralement de l’un et/ou l’autre cas. Est également la restitution aux communes des compétences, ce qui n’est pas à souhaiter.

Dans tous les cas, il faut considérer avec attention la façon dont les compétences sont définies dans les statuts des EPCI et les mettre en relation avec les disposition du Code général des collectivités territoriales relatives aux compétences des EPCI.

Billets précédents de la même série

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-???)

Sujets à traiter dans mes prochains billets : la région, l’État, la contradiction entre tendances lourdes et chaos momentanés, enfin un retour sur la problématique d’ensemble.

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial (2008-2010)

Articles

Analyse

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Bibliothèques en territoires, 4 : Une compétence obligatoire départementale à la croisée des chemins

Posted by Dominique Lahary le 30 septembre 2014

Ce fut peut-être la plus grosse surprise du « big bang territorial » annoncé par le Premier ministre Manuel Valls lors de son discours d’investiture du 8 avril 2014 : la suppression possible des conseils généraux… à l’’horizon 2021. Annonce confirmée par le Président de la République lui-même dans son intervention télévisée du 6 mai 2014 sur RMC et BFM-TV : « Je pense que les conseils généraux ont vécu. » Autrement dit, les départements comme collectivités territoriales à part entière.

Semblait soudain condamné un échelon certes pas si atavique que la commune, crée par l’Assemblée nationale le 14 décembre 1789 sur la base des paroisses ecclésiastiques ou fiscales, mais qui allait, depuis le vote de la même assemblée le 22 décembre 1789, structurer durablement notre territoire imaginaire, géographique, administratif et politique, à portée bien connue d’une journée de cheval.

La France magnétique. Photo D. Lahary

La France magnétique, puzzle. Photo D. Lahary

En réalité, depuis 1789, le département fut surtout, et va sans doute demeurer, un échelon d’administration déconcentrée de l’État lui-même, dominé par la figure emblématique du Préfet. Lequel, tout en exerçant le pouvoir de l’Etat à portée de cheval, présidait une assemblée demeurée obscure dans l’esprit des citoyens : le « conseil général ». Étrange appellation. De même que le verbe « aller »se conjugue sur trois racines différentes (« all- », « v- », « ir- »), le « département » politique se cache derrière le « général » et le « cantonal ».

On a oublié que la Révolution avait institué des « conseils généraux » à trois échelons différents : le département, le district (subdivision de ce dernier), la commune. L’assemblée du district a disparu avec celui-ci, celle de la commune a été rebaptisée « conseil municipal » et l’adjectif « général » n’a finalement subsisté qu’à l’échelle départementale, témoin d’une histoire enfouie.

Le département n’a véritablement accédé au statut de collectivité territoriale à part entière qu’au début des années 1980 avec l’acte 1 de la décentralisation, en même temps que la toute récente région. Il fut comme elle pourvu d’une clause de compétence obligatoire en même temps que de compétences obligatoires issues de transferts de l’Etat.

Mis en cause par le rapport Attali de 2008, il a finalement survécu à la réforme territoriale de 2010. A cette occasion, son rôle spécifique a été réaffirmé dans nombre de discours et rapports, deux mots clés revenant avec insistance : « solidarité » et « proximité ».

Ce sont ces deux mêmes mots qui fondent la résistance à la disparition de la collectivité départementale avec l’adjonction d’un troisième : la ruralité. Des élus ont supplié que le département subsiste au moins dans les départements ruraux. Le Parti radical de gauche en aurait fait une condition à sa participation au second gouvernement dirigé par Manuel Valls depuis le 25 août 2014.

Ce dernier a énoncé le 19 septembre 2014, lors de sa seconde déclaration de politique générale  les trois destins alternatifs qui attendent les actuelles collectivités départementales :

  • « Dans les départements dotés d’une métropole – comme Lyon, par exemple, la fusion des deux structures pourra être retenue.
  • Lorsque le département compte des intercommunalités fortes, les compétences départementales pourront être assumées par une fédération d’intercommunalités.
  • Enfin, dans les départements – notamment ruraux – où les communautés de communes n’atteignant pas la masse critique, le conseil départemental sera maintenu, avec des compétences clarifiées. »

Voilà qui complique singulièrement le traitement des compétences obligatoires des départements, dont celle relative aux bibliothèques départementales dites « de prêt ». Par son projet de loi portant nouvelle organisation territoriale de la République, qui doit être examiné par les chambres cet automne, le gouvernement propose le transfert au régions des routes départementales, du transport scolaire et de la gestion matérielle des collèges d’ici 2017, mais aucune autre mesure n’est encore programmée. Les départements se voient privés de leur clause de compétence générale. Ils exercent des « compétences de solidarité sociale et territoriale ».

Quelle compétence obligatoire ?

Les départements sont chargée depuis le 1er janvier 1986, dans le cadre de l’acte I de la décentralisation, d’une compétence obligatoire en matière de bibliothèque qui demeure sans contestation aucune, bien qu’elle ne soit pas rappelée dans le projet de loi que je viens d’évoquer. Elle figure, non dans le Code général des collectivités territoriales, mais dans le Code du patrimoine, où sont recueillies plusieurs dispositions législatives et réglementaires relatives aux bibliothèques territoriales. Sa formulation est lapidaire : « Les bibliothèques centrales de prêt [BCP] sont transférées aux départements. Elles sont dénommées bibliothèques départementales de prêt [BDP] ».

L’Etat s’est ainsi défait d’établissements dont il a mis 40 ans à doter chaque département, à l’exception de Paris et de la première couronne d’Île-de-France. Le concept original (il n’y à d’équivalent très approximatifs qu’en Allemagne et au Québec) a été formulé par l’ordonnance n° 45-2678 du 2 novembre 1945, signée par Charles de Gaulle soi- même. Le préambule proclame que « L’entretien d’une bibliothèque publique dépasse les possibilités budgétaires de la plupart des petites communes, notamment de celles dont la population municipale est inférieure à 15 000 habitants. Il est nécessaire que l’État vienne en aide à ces communes. »

Comme dans les domaines de l’aide sociale, des archives ou de la gestion des routes, il s’agit d’une compétence rendue obligatoire par transfert de l’État. C’est aussi une compétence exclusive, qu’aucun autre niveau de collectivité territoriale ne peut actuellement assumer.

A l’instar de toutes les compétences relatives aux bibliothèques figurant dans le Code du patrimoine, elle ne porte pas sur l‘exercice d’une politique mais sur la gestion d’un service : la « bibliothèque départementale de prêt ».

Une lecture minimaliste conduirait à considérer que, dans le cadre de la libre administration des collectivités territoriales (article 72 de la Constitution), les départements peuvent faire ce qu’ils veulent du service transféré, y compris le vider de son contenu en ne lui attribuant plus ni moyens ni missions, ce que seule la Réunion à osé.

Une autre lecture consiste à prendre en compte les missions du service transféré. Il existe deux manières de le faire :

  1. en ne prenant en compte que l’ordonnance de 1945, seul texte à valeur législative relatif aux BCP antérieur aux textes de décentralisation ;
  2. en prenant en compte les quatre circulaires ministérielles successives aux Préfets et directeurs de BCP, et tout particulièrement la dernière, la circulaire DLL 6 n°85-47 du 1er août 1985 signée par le directeur du Livre et de la lecture Jean Gattégno.

La première lecture est malaisée car l’ordonnance n’énumère que des moyens aujourd’hui dépassés (« un bibliothécaire directeur, un sous-bibliothécaire, un secrétaire dactylographe, fonctionnaires de l’État, un chauffeur auxiliaire ») et, non dans le corps de l’ordonnance mais dans son préambule, une mission vague et en partie dépassée (« un dépôt temporaire et renouvelable de livres », « notamment [dans les communes] dont la population municipale est inférieure à 15 000 habitants »).

La seconde lecture conduit à prendre en compte l’évolution du rôle et des méthodes des BCP telles qu’elles ont évolué de 1945 à 1985. La circulaire de Jean Gattégno recommande de privilégier la fourniture de documents à des bibliothèques plutôt que le prêt direct aux populations par bibliobus, et étend les missions des BCP au conseil, à la formation et à la coopération à l’échelle départementale

Cette lecture est compatible avec le principe de libre administration des collectivités territoriales : il appartient aux départements de poursuivre cette évolution dans le cadre de leur propre politique. C’est ce qu’on largement fait la plupart d’entre eux en développant les moyens mis à la disposition des BDP et en faisant évoluer leurs méthodes et leur missions.

A quoi sert une BDP ?

On pourrait, alors que l’échelon départemental se brouille et est appelé à s’évaporer en partie, se demander s’il est bien utile que subsistent sous une forme ou sous une autre des BDP. Le grand directeur du Livre et de la lecture que fut Jean Gattégno avait imaginé une telle disparition dès 1984 : « D’une certaine façon, on pourrait dire que l’ambition des BCP est de disparaître au profit d’un tissu suffisamment riche, suffisamment nourri de bibliothèques municipales [1]».

Mais est paru à point nommé,, en novembre 2013, un important rapport de l’Inspection générale des bibliothèques (IGB), coordonné par Jean-Luc Gautier-Gentès, sous le titre Les Bibliothèques départementales de prêt : indispensables autrement. Il constitue un irremplaçable état des lieux prospectif des BDP au moment où le sort des collectivités départementales auxquelles elles étaient attachées depuis 28 ans se brouille.

Citons un extrait de la synthèse liminaire :

« Les BDP ont quatre raisons d’être, intimement liées les unes aux autres :

  • faire émerger des bibliothèques municipales ou intercommunales efficaces ;
  • apporter un appui aux communes et EPCI et à leurs bibliothèques ;
  • créer et animer, pour le profit de chacune de ses composantes, un réseau départemental ;
  • mettre leur expertise au service des politiques départementales. »

Il n’est aucune de ces raisons d’être qui ne conserve toute sa validité. À commencer par la première; malgré les progrès considérables accomplis depuis quarante ans, la France reste insuffisamment équipée en bibliothèques municipales ou intercommunales susceptibles de répondre aux besoins et attentes de la population, en particulier dans les zones rurales et périurbaines. Seuls sont appelés à évoluer, s’agissant de ces quatre missions des BDP, les proportions, les périmètres et les types d’appui. Les proportions : le prêt de documents a décru, décroîtra au profit de la prestation d’autres services. Les périmètres : à la notion de réseau de la BDP, doit être substituée celle de réseau départemental, toutes les bibliothèques du département ayant vocation à y prendre part, d’une manière ou d’une autre. Les types d’appui : celui-ci doit être adapté aux besoins de chaque territoire, commune, EPCI, « pays » ou canton, aux besoins de chaque équipement ; s’agissant de l’apport en documents, toute sa place doit désormais être faite aux ressources numériques ; le champ de l’expertise des BDP doit s’élargir, et dans certains domaines, son niveau doit s’élever. »

On voit que par les deux premiers items que l’hypothèse de Jean Gattégno est implicitement invalidée parce que le travail ne serait pas achevé. Non, l’effort conjugué de l’État et des départements n’a pas suffit pour que le maillage territorial soit achevé, pour que les modernisations nécessaires aient été entreprises partout. Toute idée d’achèvement est d’ailleurs illusoire : ce qui est resté en l’état à l’heure où Jean Gattégno s’exprimait n’est plus adapté aux besoins d’aujourd’hui. L’aide incitative demeure utile pour que les communes et leurs groupements investissent et adaptent.

Mais le troisième item est d’un tout autre calibre : en prônant l’animation d’un « réseau départemental », l’IGB plaide en fait pour l’abandon du traditionnel plafond démographique communal d’intervention (passé depuis 1945 de 15 000 à 20 000 puis à 10 000 habitants) auquel un certain nombre de BDP, mais pas toutes loin de là, ont déjà procédé. Pareille recommandation est heurtée de plein fouet par la perspective de survie des seuls « départements ruraux ».

Il est évident que l’histoire des BCP/BDP a eu en grande partie liée avec la problématique de la lecture publique rurale. Mais, au cours des vingt dernières années, en fonction naturellement des contextes locaux, cette focalisation a été surmontée dans un certain nombre de départements, avec des partenariats entre le départements et des communautés d’agglomérations, des présences physiques de lieux départementaux ouverts à la population comme à Marseille ou Montpellier, enfin à des réseaux de service intégralement départementaux comme les catalogues collectifs du Jura, du Haut-Rhin et du Val-d’Oise.

Au demeurant, avec la montée de l’intercommunalité, toute référence à un plafond démographique communal me semble totalement obsolète et le sentiment de perte que peuvent éprouver certaines BDP lorsque se constitue un réseau intercommunal englobant certaines de leurs « communes desservies », pour compréhensible qu’il soit, me semble devoir être surmonté. En schématisant à l’extrême, on pourrait identifier deux tendances opposées.

La première, qu’on pourrait qualifier de « bécépiste prégattégnienne », tend à organiser la dépendance de chaque point desservi. Elle permet de garantir un certain niveau service grâce aux moyens départementaux mais ne stimule pas une prise en charge politique locale ni l’organisation des territoires en réseaux intercommunaux. L’intercommunalité détricote leur empire

La seconde, s’appuyant souvent sur les démarches de territorialisation engagées dans les années 2000 par un certain nombre de conseils généraux, a au contraire consisté à encourager une structuration de l’espace départemental sur une base intercommunale et/ou à partir de bibliothèques têtes de réseau. L’intercommunalité fait souvent partie de leur stratégie

Dans la situation incertaine où sont aujourd’hui plongés les services départementaux, on pourrait penser que les BDP les plus assurées de leur avenir sont les premières, puisqu’elles ont su se rendre indispensables, tandis que les autres risquent une fois le travail accompli de donner raison à la vision de Jean Gattégno. Allons plus loin dans la réflexion avec un maître-mot : la subsidiarité, en d’autres termes la recherche de l’échelle la plus pertinente pour chaque tâche ou mission. C’est un principe essentiel de bonne administration, qui au fond justifie ou devrait justifier l’organisation territoriale d’une nation.

Mais j’y ajoute un postulat que j’ai souvent défendu : les bibliothèques sont des instruments de politique publique. D’une politique sectorielle, qu’on nomme en mauvais jargon, faute de mieux, la « lecture publique ». Mais aussi de politiques plus larges culturelles : éducatives, sociales, etc. La combinaison de ces deux principes consacre la lecture publique comme une compétence partagée, principe continûment admise pour la culture dans son ensemble (article 73 IV de la loi n° 2010-1563 du 16 décembre 2010 de réforme des collectivités territoriales, article 18 du projet de loi portant nouvelle organisation territoriale de la République). Il revient à chaque niveau de collectivité dédie prendre sa part de cette compétence partagée en assumant les responsabilités relevant le plus efficacement de son périmètre.

Dans cette perspective, les départements ont été dans leur rôle en encourageant le développement communal et intercommunal des bibliothèques par leurs conseils et leurs aides financières tout en assurant des tâches spécifiques dans une logique de subsidiarité (notamment l’expertise, la formation, la fourniture de supports documentaires physiques et, de plus en plus, numérique).

En d’autres termes : au-delà du rôle d’incitateur à la création d’équipement et à la construction de réseaux, auquel il n’est pas encore raisonnable de fixer un terme, un échelon de subsidiarité placé jusqu’ici à l’échelle départementale conserve toute sa validité.

Un, deux, trois, cent destins ? L’héritage de la « bédépie »

Soient les trois destins qui attendent (pour le moment) nos conseils généraux.

Le maintien des « départements ruraux », formule qui, selon des territoires, coule de source ou non, sent son statu quo. Pour les BDP, voilà qui rassure. Même renforcées, les intercommunalités rurales gagneront à bénéficier d’un soutien à cette échelle.

Le transfert à une métropole de la compétence départementale en matière de bibliothèque, au même titre que celle des autres compétences, peut se concevoir mais soulève deux questions :

  • l’une de périmètre : s’agit-il de strictement de celui de la métropole ou le transfert concernera-t-il l’ensemble du département ?
  • l’autre de conception : comment, si la métropole n’absorbe qu’une partie de la BDP, concilier une culture urbaine et une gestion pragmatique de sa périphérie rurale ?

Nous abordons ici un point essentiel : quel peut être l’héritage de la « bédépie » ? La lecture publique urbaine a longtemps ignoré la campagne, cet autre monde où les bibliothèques ne ressemblent pas toujours aux bibliothèques, où une partie d’entre elles sont gérées par des bénévoles, voire sous statut associatif. Les bibliothèques départementales détiennent la compréhension (au moins bibliothéconomique) de cette « France périphérique », pour parler comme Christophe Guilluy. Elles ont mis en place de longue date une logistique inconnue en ville et qui est d’avenir : la rotation des fonds dépassement le terrible attachement de chaque équipe à sa collection locale, une habitude de la logistique, au-delà du mythique bibliobus (qui dans la majorité des cas est en reflux ou a disparu), le fonctionnement en réseau sans que le centre en soit une bibliothèque classique recevant du public, la formation continue mais aussi la formation initiale élémentaire (en partie en lien avec l’ABF), et finalement ce qu’on pourrait appeler l’ingénierie territoriale appliquée à la lecture publique.

Voilà, le legs possible des BDP à des métropoles qui en hériteraient. Et aussi à des fédérations d’intercommunalités ? Ce nouveau sous-produit d’une réforme territoriale à la française qui décidément n’en finit pas de complexifier un paysage qu’elle prétend simplifier pose question. Comment ce qui ne peut-être qu’une émanation au deuxième degré des communes peut-il hériter de compétences obligatoires issus de transferts de l’Etat, comme l’action sociale, les archives ou les BDP ? Il est permis d’en douter et d’écarter par prudence, au moins à ce stade de la réforme, cette piste pour en évoquer deux autres.

La première est celle de l’EPCC (établissement public de coopération culturelle). Créés par la loi du 2 janvier 2004 et figurant au Code général des collectivités territoriales, ces établissements publics qui peuvent être à caractère administratif ou industriel et commercial , ils disposent d’un conseil d’administration comprenant des représentants des collectivités territoriales et de l’Etat ainsi que des personnalités qualifiées et des représentants du personnel.

Cette formule, qui a permis de conférer ou conserver un cadre clairement public à toute sortes d’établissements culturels, peut correspondre à certaines configurations locales. J’y vois l’inconvénient de ne plus rattacher la BDP à une seule collectivité territoriale, ce qui lui permet d’être connectée à d’autres politiques publiques dans une logique de transversalité, mais à un ensemble qui peut ne pas représenter la totalité du territoire desservi. J’y vois aussi un risque d’enfermement dans une bulle bibliothéconomique, en d’autres termes un danger de technicisation et de dépolitisation.

La seconde piste, qui apparaissait avec évidence lors de la première déclaration de politique générale du Premier ministre, est évidemment celle de la région. Elle convient évidemment mieux qu’une fédération d’intercommunalité pour le transfert d’une compétence obligatoire. Elle ne signifie pas seulement l’éloignement du terrain : on peut imaginer des échelons déconcentrés, comme déjà certaines BDP en disposent au sein de leur département.

Mais les régions ont peu l’habitude de la proximité. Se vivant souvent comme des collectivités de mission, elles pratiquent peu la gestion d’équipements de services. Même si elles réclament une compétence culturelle obligatoire ou un « chefdefilat » sur le livre, cela ne concerne pas dans leur esprit la lecture publique. Enfin elles vont d’ici 2017 être accaparées par leur fusion et le transfert des routes départementales, de la gestion des collèges et du transport scolaire. Pourtant, l’échelon régional demeure essentiel y compris pour les bibliothèques, et pour l’ensemble des territoires, y compris ruraux. J’y reviendrai dans un prochain billet. Gardons cette perspective en mémoire, au-delà du rural et des métropoles.

Je n’ose évoquer une dernière piste : le retour des BDP à l’État. Ce serait à rebours de l’histoire, une technicisation assurée dans un contexte de pénurie.

Il n’y a pas péril en la demeure, mais…

Même si l’annonce du 8 avril 2014 a pu légitimement émouvoir et troubler, il n’y a pas péril en la demeure. La disparition d’une partie des conseils généraux d’ici 2021 est possible, la mise en place des compétences métropolitaines certaine, mais chaque cas sera probablement particulier. Le détricotage des compétences départementales devrait commencer avec le vote, dans les mois qui viennent, de la loi portant organisation territoriale de la République, mais ne devrait concerner d’ici 2017 que les routes, les collèges et le transport scolaire.

Reste que les collectivités territoriales sont plongées dans une incertitude institutionnelle qui affecte les élus, les directions générales et l’ensemble des services. Comment développer des plans stratégiques dans ce contexte ? La période est plutôt celle de la consolidation des acquis. Cela n’interdit pas l’innovation, qu’o s’agisse de la logistique physique, du numérique, de la formation ou de l’expertise.

Mais consolider l’existant c’est aussi préparer l’avenir. En se préparant à toutes les hypothèses possibles, en explorant les pistes, en sensibilisant autant que faire se peut tous les acteurs, de la commune à la région.

Il n’est pas temps de laisser s’évaporer l’acquis des BDP. Une telle compétence obligatoire, ça ne se galvaude pas.

(Ce billet est redevable de quelques personnes avec qui je me suis entretenu ces derniers jours. Elles ne sont pas toutes bibliothécaires. Elles se reconnaîtront. Qu’elles soient ici remerciées.).

Complément du 4 novembre 2014 :

Recul constant des déclarations gouvernementales sur la question du département, comme en témoigne cet article de Localtis du 29 octobre : Manuel Valls a en effet déclaré ce 28 octobre : « Les assemblées départementales qui seront désignées lors des élections des 22 et 29 mars prochains exerceront pleinement leurs compétences de solidarité, si importantes pour nos concitoyens (…). Lors de cette phase de transition – je veux être très clair –, la collectivité départementale pourra même être confortée sur ces compétences de solidarités territoriales et humaines, par exemple en matière d’ingénierie territoriale et d’accès aux services au public. » Il n’y a décidément pas péril en la demeure tant les BDP s’inscrivent dans cette logique territoriale de service public. L’enjeu principal demeure l’articulation entre les différents niveaux d’action publique.

Billets de la même série :

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-???)

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial (2008-2010)

Articles

Analyse

[1] Résumé de l’intervention de M. Jean Gattégno, directeur du Livre et de la lecture  » [au congrès de l’ABF tenu à Reims], in : Bulletin d’information [de l’Association des bibliothécaires français], n°125, 4e trimestre 1984

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Bibliothèques en territoires, 3 : Questions d’échelle

Posted by Dominique Lahary le 22 août 2014

Super-régions, super-intercommunalités : le si mal surnommé « big-bang territorial » semble entonner le refrain « big is beautifull ». Autrement dit : élever l’échelle permettrait de mieux gérer l’action publique tout en lui conférant la bonne dimension stratégique aux échelles régionale et européenne. « Mieux », c’est-à-dire davantage de services (« les services de la ville à la campagne » : c’est l’efficacité ; des services mieux gérés par l’optimisation : c’est l’efficience.

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Photo D. Lahary

Nous savons bien que par les temps qui courent, et ce n’est pas un scandale en soi, ce mieux-là (l’efficacité) ne s’obtiendra que par ce mieux-ci (l’efficience). En d’autre termes, non pas tant par l’accroissement des moyens que par leur mutualisation.

J’ai longtemps entendu émettre l’opinion selon laquelle les économies d’échelle c’était une illusion, cela ne marchait pas. La raréfaction de l’argent public devrait convaincre aujourd’hui que, oui, des économies d’échelle permettront de maintenir et même d’étendre des services.

L’extension des services permet aux usagers d’un lieu d’être ceux d’un réseau. C’est une question d’égalité d’accès. Au lieu d’être prisonniers des limites d’une offre locale, ils bénéficient de ressources étendues. Cela vaut évidemment pour les ressources physiques, grâce aux catalogues communs ou collectifs et aux navettes. Mais cela vaut aussi pour l’accès à des ressources électroniques, qu’il est bien plus aisé de mettre en place à une échelle étendue. Et pour toute une gamme de services qui peuvent être dispensés sur place au rang desquels on peut place l’action cultirelle

La mutualisation des moyens matériels et humains peut entraîner des effets directs sur les services : catalogues, navettes, mises en commun des compétences réparties au sein du personnel. Mais elle permet aussi de ne pas refaire mille fois la même chose, de répartir ou de concentrer certaines tâches. cela vaut au sein d’une même collectivité et entre collectivités de même échelon (c’est la coopération horizontale) ou d’échelons différents ( c’est la subsidiarité verticale).

Fort bien que tout cela. Mais à tout faire en grand, le plus grand possible, ne risque-t-on pas de privilégier la vue d’en haut, les grandes masses, les grands regroupements de population, les grands équipements ? Ne risque-t-on pas qu’une technocratie soit constituée ou confortée, pour qui la proximité est un détail à peine visible à l’œil nu auquel on ne prend pas garde ? Ne risque-t-on pas la mise en place d’une gouvernance exagérément verticale, accompagnée de lourds circuits de validation, qui décourage les initiatives et démotive les équipes locales et au final dégrade le rapport au public ? C’est le risque de cette restructuration territoriale par le grand, le gros, l‘étendu.

Je choisirais deux exemples pour illustrer ce risque. Le premier concerne la région : si la collectivité départementale disparaît, les régions sont-elles en mesure d’assumer les missions de proximité des bibliothèques départementales, si proche souvent du moindre « point lecture » ? C’est une question qu’il faut affronter, j’y reviendrai dans de prochains billets.

Le second exemple concerne les futures grandes métropoles et singulièrement celles de Paris et d’Aix-Marseille. Elles devraient entraîner la disparition des regroupements intercommunaux préexistant en leur sein. Or trois d’entre eux gèrent des réseaux intercommunaux solides : Plaine commune (Seine-Saint-Denis), Plaine centrale (Val-de-Marne) et Ouest-Provence (Bouches-du-Rhône).

On imagine mal l’extension d’un tel mode de gestion communautaire à l’ensemble de Paris métropole, et même à Aix-Marseille : ce n’est pas la bonne échelle. Mais le retour des bibliothèques aux communes serait une terrible régression. Les bibliothèques n’étant qu’un secteur parmi d’autres concernés par cette problématique, il est permis d’espérer que des solutions pragmatiques soient trouvées pour sauvegarder les acquis.

Billets de la même série :

La saison 2 : Bibliothèques en territoires (2013-???)

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial

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Métiers, métier : ni repli identitaire, ni frontières protégées !

Posted by Dominique Lahary le 24 mai 2014

Le prochain congrès de l’ABF a lieu du 19 au 21 juin sur le thème Bibliothèques, nouveaux métiers, nouvelles compétences. L’hésitation entre le pluriel contenu dans le titre et le singulier utilisé dans le programme (un des sous-thème étant dénommé « les frontières du métier ») est révélateur. Un ou plusieurs métiers ? L’unicité revendiquée comme pendant humain de l’unité des bibliothèques renvoie souvent à une autre expression : « la profession », conçue comme une et indivisible, et à l’occasion revendiquée comme un « corps ». Il y a bien évidemment des milliers de professions, mais l’entre soi n’en voit qu’une et il est significatif qu’à travers ses refontes successives le site de la BnF ait conservé en tête de gondole sa rubrique « pour les professionnels » (sous-entendu « des bibliothèques »), alors qu’un service public de bibliothèque s’adresse a priori à toutes les populations, à toutes les professions.

Dessin D. Lahary

Dessin D. Lahary

Un métier est un concept, et tout ce qu’on demande à un concept est d’être opératoire. C’est un découpage arbitraire du réel. Il n’est donc pas étonnant que selon les approches on distingue un métier de bibliothécaire, transcendant les hiérarchies et les spécialisations, ou plusieurs.

J’ai trouvé mon chemin de Damas sur la question du métier en préparant une intervention pour le congrès de l’ABF de Vichy en 1994 consacré au thème du métier de bibliothécaire. Je le suis mis à rechercher et à lire de la littérature (documentaire, surtout pas bibliothéconomique) traitant de la notion de métier et j’ai pu distinguer trois acceptions très différentes du terme. On en trouvera le développement dans la version écrite de mon intervention (Le métier : discours et méthodes, 2e partie du texte Du profil de poste au métier), d’où j’ai tiré le mini-diaporama Les trois métiers que je présente très souvent lors d’interventions.

Trois métier, donc :

  • Le premier est une notion collective : le « métier de l’entreprise ». En ce sens on peut identifié un « métier de la bibliothèque », somme de ses fonctions dans la société.
  • Le second relève de la gestion des ressources humaines. Il est la somme des situations de travail entre lesquels une mêle personne peut exercer une mobilité sans avoir à se former à autre chose qu’une adaptation à un poste de travail. En ce sens on peut identifier suivant les bibliothèques un ou plusieurs métiers.
  • Le troisième relève de la psycho-sociologie : c’est le métier vécu, revendiqué. Celui qui permet à tout un chacun d’avoir du cœur à l’ouvrage en s’appuyant sur une identité collective.

Quant on confond ces trois acceptions du métier, on bloque toute analyse lucide. Souvent, c’est le troisième métier qui prend le dessus et domine les deux autres : ce point de vue autocentré conduit à définir l’utilité sociale à partir de ses propres motivations, et les fonctions des bibliothèques à partir des désirs de leurs personnels.

Et quand on mélange les statuts des fonctions publiques, définissant un métier par corps ou cadre d’emplois, la confusion est encore pire. Il es connu que toute « démarche métier » dans une collectivité territoriale doit mettre entre parenthèse le cadre statutaire pour définir correctement les métiers. déplorons au passage que lors de la réforme statutaire de 1991-1992 le terme « bibliothécaire » ait été attribué à un corps et cadre d’emplois, ce qui a créé une confusion durable dans cette problématique.

Respecter le métiers subjectif mais le laisser à sa place est de salubrité publique. Les aussi la distinction entre les métiers utiles en bibliothèque de la bibliothèque elle-même.

Il faut renverser le raisonnement : à partir de fonctions de la bibliothèque, déduisons-en les spécialités et compétences qui seront utiles à leur mise en œuvre (et on parlera alors de pluralité de métiers, ne se réduisant pas aux compétences bibliothéconomiques ni à la filière culturelle). Je rêve que l’ABF s’appelle un jour « association des personnels des bibliothèques et services associés » et non pas « des bibliothécaires ».

En préfiguration de son congrès, l’ABF publie dans le n°73 de Bibliothèque(s) un dossier intitulé Métiers et compétences, qu’il faut lire dans son ensemble. On y trouvera notamment mon article L’affaire de la virgule, un concentré d’histoire statutaire et professionnelle. où je reviens sur 25 ans de relation entre statuts et métier.

J’y montre que « la profession » (et j’en ai été) s’est construite en quelque sorte en autarcie, se reproduisant elle-même par la formation et bataillant contre tout aspect du cadre statutaire de nature à mettre en péril cette auto-reproduction. Il est possible que ce protectionnisme bibliothéconomique ait eu son utilité. Il me semble aujourd’hui hors de saison, et je décèle d’ailleurs dans mon article de forts indices de dégel.

ligneclaireDe même que je tiens les frontières de la bibliothèque comme nécessairement floues, variant suivant les situations et les politiques locales (voir mon billet et mon diaporama Non à la ligne claire !), de même il me semble que la bibliothèque a besoin de mélange : pluralité de métiers, pluralités de parcours. Il est naturellement utile qu’existe e France de solides formations aux métiers des bibliothèques, essentiel que persistent des associations professionnelles, une presse et des réseaux sociaux, mais de grâce, ne les enfermons pas derrière des frontières. Les bibliothèques s’enrichissent de gens qui viennent d’ailleurs et enrichissent les secteurs qu’investissent d’anciens bibliothécaires.

Je me souviens du tempinvasionss ou beaucoup ont colporté l’angoisse de l’invasion des enseignants, par le biais des mutations, et des batailles picrocholines ont visé des barbares osant être nommés à la tête d’une bibliothèque. Et à l’occasion y faisant merveille.

Alors, évitons le repli identitaire et méfions-nous des frontières protectrices.frontière

Et allons au congrès !

[Billet publié sous cette forme aux premières heures du 25 mai 2014. Le 24 vers midi j’avais publié le texte d’attente ci-dessous :

Je tenais au caprice de publier un billet sous ce titre précisément le 24 juin 2014 mais ne suis pas sûr d’y parvenir. A cet emplacement d’ici quelques heures ou quelques jours, on pourra lire un texte sur la question du ou des métiers, à l’occasion du prochain congrès de l’ABF a lieu du 19 au 21 juin sur le thème Bibliothèques, nouveaux métiers, nouvelles compétences et du n°73 de Bibliothèque(s) avec son dossier Métiers et compétences, à lire dans son ensemble et où j’ai publié un article intitulé L’affaire de la virgule, un concentré d’histoire statutaire et professionnelle. Dans la lignée de mon texte de 1994 Le métier : discours et méthodes et de l’animation Les trois métiers que j’en ai tirée et présente très souvent lors d’intervention,s je plaiderai pour une conception plurielle et ouverte du/des métier (et sur l’utilité de séparer mentalement « bibliothèques » et « métiers ». Allons au congrès !]

Références ajoutée le 27/05/2014 :

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Bibliothèques en territoires, 2 : Inscrire les bibliothèques dans le big bang territorial

Posted by Dominique Lahary le 22 avril 2014

J’ai omis, faute de temps, de lasser mes lecteurs en suivant le laborieux accouchement de l’acte 3 de la décentralisation qui à force de se démultiplier en lois successives et concertations infinies donnait le sentiment de s’enliser.

Même s’il y a eu, et ce n’est pas un détail, cette « affirmation des métropoles » , comme l’indique le libellé de la loi n° 2014-58 du 27 janvier 2014 de modernisation de l’action publique territoriale et d’affirmation des métropoles (MAPAM) , avec, dans le cas de Paris et de Lyon la suppression de communautés d’agglomération qui pouvaient se prévaloir de sérieux acquis en matière de lecture publique. J’y reviendrai.

MIllefeuilleMais il faut convenir que la déclaration de politique générale prononcée par le premier ministre Manuel Valls le 8 avril 2014 :  sonne comme un coup de tonnerre. La presse l’a tout de suite désignée, selon une métaphore hasardeuse, par l’expression « big bang territorial ». Un coup ? Trois, plutôt, :

  • deux fois moins de régions d’ici au 1er janvier 2017 et fin de leur clause de compétence générale,
  • disparition des conseils départementaux à l’horizon 2021,
  • redécoupage intercommunal d’ici au 1er janvier 2018 selon les bassins de vie.

Chacun peut avoir son opinion de citoyen sur ce plan, et je n’y échappe pas. Mais ce n’est pas ici mon propos. On peut par ailleurs discuter la faisabilité de ce plan : les oppositions vont se déchaîner (c’est déjà commencé) ; le Sénat (qui examine en première lecture tout projet de loi territorial) va s’y opposer ; le calendrier excède ce qui reste du quinquennat si bien qu’en cas d’alternance très probable â la prochaine échéance présidentielle et législative, tout peut être remis en question. Mais la conjecture suivante est tout aussi plausible : la question divisant tous les camps politiques et l’affaire ayant été fort avancée d’ici 2017,  quelle que soit l’issue des scrutins cette année-là le processus continuerait. En aucun cas la réorganisation territoriale de la France ne se fera sur la question des bibliothèques. Force est donc d’être opportuniste et, quelle que soit la solution retenue, tout faire pour y pousser le dossier. Et ce bien sûr dans l’intérêt public et non pour une perpétuation des bibliothèques pour elles-mêmes. Prenons donc l’hypothèse que le big bang annoncé va effectivement être mené à bien et voyons ce que cela peut donner pour les bibliothèques. Traitons dans l’ordre de l’intercommunalité, du département et de la région avant de lier le tout. Intercommunalité. Le gouvernement entend revoir, sur la base des « bassins de vie », une carte intercommunale qui vient d’être déjà revue dans le cadre de la réforme territoriale menée sous le gouvernement Fillon. Sachant qu’il n ‘y a jamais de périmètre idéal, ce critère a le mérite de prendre en compte l’ensemble des aspects de la vie des populations, ce qui permettrait à terme d’échapper à cette « démocratie du sommeil » dont parle Jean Viard. La lecture publique y gagne, dans ce seul cadre, de prendre sa place aux côtés des politiques de logement et de transport et de s’insérer dans un schéma global de maillage d’un territoire en services publics tenant compte des lieux de travail, d’étude, de services marchands, de culture, de sport et de loisir. Et suivant les territoires les lieux d’éducation peuvent, notamment par leurs bibliothèques, du primaire au supérieur, participer à la bonne échelle à des coopérations utiles. Le rêve, d’une certaine façon. Si la carte intercommunale est à nouveau révisée, de nouveaux territoires seront appelées à se poser la question de l’intercommunalisation de la lecture publique. C’est une excellente chose sachant qu’un tel processus est toujours complexe et progressif. Mais chaque extension de périmètre menace les acquis, ce qui est vrai pour les bibliothèques comme dans d’autres domaines. On le voit avec la future Paris métropole qui plonge dans l’incertitude les réseaux intercommunaux de Plaine commune en Seine -Saint-Denis et Plaine centrale en Val-de-Marne, avec la métropole Aix-Marseille pour le réseau intercommunal de Ouest-Provence. Cela s’est aussi produit dans quelques communautés de communes. Trois solutions se présentent :

  • le « retour aux communes », autant dire le gâchis ;
  • la conservation de l’acquis dans le même périmètre ce qui a l’avantage d’éviter le gâchis mais fragilise un réseau qui ne repose plus sur un échelon politique ;
  • l’extension au nouveau périmètre, ce qui semble idéal mais ne sera pas simple (changement d’échelle obligeant à Revoir la gouvernance, carnations d’habitudes de travail très différentes).

Tant que la nouvelle échelle demeure adaptée (j’ai évidemment des doutes sur Paris et Aix-Marseille), cette troisième solution semble la plu prometteuse. À condition d’adopter une démarche pragmatique et progressive : l’intercommunalisation des bibliothèques ce n’est pas un bloc monolithique mais un éventail de solutions alternatives ou progressives. Je renvoie à ma Lecture publique intercommunale en 10 leçons. Département Voilà donc que ressurgit le serpent de mer de la suppression des départements qui a des partisans et des adversaires dans tous les camps politiques (à l’exception semble-t-il des communistes tous opposés et d’EELV totalement partisan). Certes la toujours ministre Marylise Lebranchu laisse entendre que le département pourrait demeurer comme échelon administratif (d’État ?) et on parle de suppression d’une assemblée, pas forcément de services. Mais appelons un chat un chat et reconnaissons que c’est la disparition du département comme collectivité territoriale qui est annoncée. La question « que deviennent les BDP ? » s’emboîte évidemment dans la question plus générale « que deviennent les compétences qu’exercent les départements ? » Avec en tête de gondole la distribution du RSA. Les réponses à cette question sont invariables dans les commentaires : elles vont soit aux intercommunalités (à commencer par les métropoles), soit à la Région. La seconde solution est à plus simple à concevoir. La Région hériterait de services répartis dans chaque département, à charge pour elle d’en faire les instruments d’une politique cohérente, ce qui suppose une harmonisation des services rendus, avec éventuellement une direction unique et des mesures de mutualisation. Cela mettra du temps et pose la question de la gouvernance et de l’organisation dans une très grande collectivité : il n’est pas interdit de déconcentrer selon des périmètres permettant de mobiliser les bénéfices de la proximité. En reprenant totalement, partiellement ou pas du tout les anciens découpages entre départements. Est également évoqué le transfert de compétences départementales aux intercommunalités. Si celles-ci sont de tailles moyennes, ce transfert ne veut rien dire en soi : on est ramené à la problématique générale de la lecture publique intercommunale : voyez mes 10 leçons. Une variante consiste à appeler de ses vœux des fédérations de communautés de communes, qui remplaceraient en milieu rural les départements. C’est la piste proposée par Martin Malvy et Alain Lambert dans le rapport sur le redressement des finances publiques (texte , synthèse) qu’ils viennent de rendre au Président de la République (voir aussi ici et là). Dans le cas de la lecture publique, cette hypothèse est davantage convaincante pour continuer à faire progresser la lecture publique rurale. Certains évoquent un sénat départemental formé des présidents intercommunaux, mais seraient-ils dotés de services aptes à mettre en œuvre des politiques ou au moins des services ? Quant aux grandes agglomérations et métropoles héritant d’une périphérie rurale, l’ingénierie, l’expérience et les services bédépistes ont quelque chose à leur transmettre, dès lors que le transfert total des équipements n’est pas décidé. Alors qu’un intéressant et fort utile rapport de l’inspection générale des bibliothèques, principalement du à la plume de Jean-Luc Gautier-Gentès, vient de reconnaître « les bibliothèques départementales de prêt indispensables autrement », liquider leur acquis serait un véritable gâchis. Rappelons-le à grands traits au risque d’en oublier :

  • conseil et accompagnement de projet : c’est l’ingénierie mise au service des autres collectivités ;
  • fourniture de documents (et maintenant de ressources électroniques) aux bibliothèques : c’est de la mutualisation par un tiers, c’est-à-dire une solidarité territoriale par le biais d’une collectivité de périmètre supérieur ;
  • action culturelle, entre intervention du Conseil général comme acteur direct et mutualisation par un tiers ;
  • formation des personnels bénévoles et salariés ;

sans oublier l’appréhension du maillage territorial dans sa totalité, jusqu’au zones les moins denses et aux communes ou communautés de communes les moins peuplées, les plus éloignée d’un centre urbain ou même d’un bourg. Cet acquis est assis sur une compétence obligatoire, la seule relative aux bibliothèques présente dans la loi française : prenons garde qu’elle n’explose par mégarde alors qu’elle peut être transmise. Région J’ai déjà abordé ici et ce que j’ai appelé « l’introuvable échelon régional » en matière de bibliothèque. Diverses propositions d’organisation de la lecture publique à cette échelle avant et après guerre n’ont jamais abouti avant que Jean Gattegno, directeur du livre, ne suscite au début des années 1980 les agences de coopération entre bibliothèques, qui n’ont survécu que dans la mesure où elles ont trouvé appui auprès de la collectivité régionale, et dont la plupart sont aujourd’hui des organismes de l’interprofession du livre, voir au-delà. Les 21 structures régionales pour le livre sont réunis dans la FILL (Fédération interrégionale pour le livre et la lecture) en 2006, transformation de la FFCB (Fédération française de coopération entre bibliothèques) qui avait été créée en 1985. Il y a donc un acquis régional en matière de bibliothèques, même s’il est disparate et éclaté : valorisation du patrimoine écrit, conservation partagée des ouvrages pour la jeunesse, catalogues collectifs spécialisées ou non, formation continue et journées d’étude, etc. Et le caractère interprofessionnel de la plupart des structures régionales pour le livre est une richesse supplémentaire, quand ce n’est pas au prix de la dilution, même si les bibliothèques sont aussi au carrefour d’autres interprofessionnalités que celle du livre. Mais sur la scène régionale comptent aussi des centres urbains et agglomérations importantes, en particulier par le biais des « grandes bibliothèques en région », dont celles qu’un dispositif transitoire de subvention d’investissement exceptionnel de l’Etat a dorées de l’appellation BMVR (bibliothèques municipales à vocation régionales). Certes cette appellation, véritable oxymore institutionnel, n’a été l’occasion de formaliser aucune vocation territorialement étendue décidée par une collectivité municipale ou intercommunale ou imposée par la loi. Il n’en reste pas moins qu’il existe, dans différentes régions, des bibliothèques suffisamment importantes par leur passé et leur configuration actuelle pour exercer un rayonnement au-delà de leur commune et même de leur agglomération. Avec Lectura, on a même vu à l’échelle d’une région se constituer un réseau des huit « villes centres de Rhône-Alpes ». La montée en charge des métropoles va confirmer ce phénomène : les espaces régionaux sont polarisés autour de pôles urbains qui, dans le domaine des bibliothèques comme dans d’autres, les structurent en grande partie. Il y a donc des formules à trouver pour que ces établissements jouent pleinement leur rôle structurant en servant les usagers sur un périmètre élargi et en remplissant les tâches correspondant à leurs moyens et compétences, dans une logique de coopération La disparition du département comme collectivité territoriale pourrait en outre conduite la région à se doter d’un évitable service régional de lecture publique (appelons-le SRLP), regroupant tout ou partie des anciennes BDP et se dotant, pour ne rien perdre de la proximité chère aux départementalistes, d’échelons déconcentrés correspondant le cas échéants aux services actuels, en se donnant tu temps pour unifier ce qui méride de l’être et pour traitant diverses particularités locales comme les lieux départementaux ouverts à la population qui répondent à divers modèles (Drôme, Moselle, Vendée, Bouches-du-Rône, Haute-Garonne…). Reste une question lancinante, vigoureusement rappelée par certains milieux communaux ou départementaux depuis l’annonce choc du Premier ministre : comment éviter que les zones rurales ne soient délaissées ? Et qui a fait l’objet d’un rapport (texte, synthèse) intitulé Nouvelles ruralités le grand pari, remis en décembre 2013 par Jean-Paul Dufrègne, Président du Conseil général de l’Allier, dans le cadre d’un groupe de travail réunissant 31 Conseils généraux pour « préparer l’avenir des espaces faiblement métropolisés ». C’est une question sérieuse, qui met en jeu le principe d’égalité d’accès aux services public, de continuité territoriale. Tout doit être fait pour la garantir. En matière de lecture publique, cela s’appelle maillage (une bibliothèque toutes les demi-heures), complémentarité, mise en réseau, prêt entre bibliothèques, portails et catalogues collectifs, coopération. Avec une idée simple : il n’y a pas de grands et de petits, mais objectivement un seul maillage du territoire, cogéré par des collectivités partenaires et qui a besoin d’une combinaison de proximité et d’attractivité. La perspective d’une diminution du nombre de régions renforce cet impératif mais confirme ce que je ressens depuis le début de la démarche de réforme territoriale initiée avec la mission Balladur (2008-2009) : la région est un espace stratégique essentiel, dont les bibliothèques ne sauraient être absentes, même si cela n’a pas de sens de créer des bibliothèque régionales. Il faut déconnecter la notion de réseau de celle d’établissement et relativiser la notion de tête de réseau. La fin du « jardin à la française » : et si ce n’était « nulle part pareil » ? Nous avons ici esquissé plusieurs pistes, au-delà du renforcement de l’intercommunalité : affirmation de l’échelon régional mais sans trancher dans un éventail de missions, affirmation des grandes bibliothèques en région, maintien des activités bédépistes dans un échelon régional déconcentré ou leur transfert dans des agglomérations et métropoles et dans d’éventuelles fédérations d’intercommunalités rurales. Cela fait beaucoup de solution. Et si ce n’était « nulle part pareil ? Convenons que le « jardin à la française » qui voudrait que l’organisation des puissances publiques sur le territoire français, mises à part certaines terres d’outre-mer, soit uniforme, est déjà mort deux fois : quand lors des premières lois de décentralisation des années 1980 la clause de compétence générale a été conférée aux départements et aux régions (chacun a pu alors développer les politiques de son choix sans limitation) puis avec la loi Chevènement de 1999 sur l’intercommunalité (les textes ont permis à chaque établissement public de coopération intercommunale de choisir une partie de leur compétence et dans tous les cas de définir librement l’intérêt communautaire circonscrivant chaque compétence exercée). Nous allons probablement vers une diversification des solutions d’une région à l’autre. C’est une bonne nouvelle : cela rend l’initiative aux acteurs locaux et les met en capacité d’inventer les solutions les plus adaptées à chaque territoire. Il faut en être. Avec ardeur et imagination. Que reste-t-il de l’État ? Et si c’était la clause compétence générale de l’Etat qu’il fallait supprimer, demande malicieusement Philippe Laurent, maire de Sceaux et président de la FNCC (Fédération nationale des collectivités territoriales de la culture) et du CSFPT (Conseil supérieur de la fonction publique territoriale). En matière de bibliothèques, on ne voit pas ce qui, après un éventuel big bang territorial, devrait être retranché à la liste des responsabilités que l’ABF a dressée dans son manifeste La bibliothèque est une affaire publique du 2 mars 2012   :

  • « attribuer aux établissements nationaux les moyens de remplir leurs missions,
  • soutenir l’effort des collectivités territoriales pour la création et la rénovation d’équipements physiques et de services immatériels, encourager les services innovants,
  • agir pour le développement de la lecture,
  • impulser au niveau national une politique de numérisation et de mutation numérique des bibliothèques,
  • coordonner l’évaluation nationale de tous types de bibliothèques,
  • développer les bibliothèques et centres de documentation dans les établissements d’enseignement,
  • faciliter l’accès par les bibliothèques aux ressources numériques payantes, en aidant à la coordination des collectivités territoriales et des établissements d’enseignement supérieur, et en mettant en place avec les principaux éditeurs de ressources scientifiques en ligne des licences nationales,
  • mettre en place un organisme fédérateur jouant un rôle d’observation et de préconisation, analogue à celui qui a été rempli de 1989 à 1999 par le Conseil supérieur des bibliothèques ».

En matière de lecture publique, outre la part que la BnF et la BPI doivent continuer à jouer dans la coopération, il faut rappeler que la région est aussi le périmètre de l’action concentrée du ministre de la culture, avec ses conseillers livres et lecture de la Drac, qui jouent un rôle de conseil et d’instruction de dossiers de subvention dont le toujours nécessaire concours particulier. Subsidiarité, solidarité, politiques publiques

Millefeuille avant

Avant…

Dans les lignes précédentes, je n’ai rien fait d’autre que redessiner un millefeuille à peine moins épais que l’actuel ! C’est que diminuer le nombre de région fait agir en largeur, non en épaisseur. Tout juste avons-nous indiqué comment pouvait se répartie l’acquis départemental, dans l’hypothèse où cet échelon politique disparaîtrait : service régional de lecture publique, métropoles, communautés d’agglomérations, fédérations de communautés de communes. C’est une façon de souligner qu’il n’y a pas de raison sérieuse de ne pas continuer à faire des bibliothèques (comme sans doute de la culture en général) une compétence partagée entre types de collectivités différents. Si les choses sont convenablement gérées, ce n’est pas une cause de gaspillage et de déperdition d’énergie mais au contraire une condition d’efficience et d’efficacité, pour autant qu’on se fonde sur deux principes : subsidiarité et solidarité.

Mille feuille après

… après ? Voir sur le diaporama plus bas

La subsidiarité veut que chaque type de collectivité accomplisse ce qui est plusefficace à son échelle, et rien d’autre. La solidarité veut que les efforts financiers supportés à tour de rôle soient soutenus à une échelle plus large (c’est tout le sens des subventions d’investissements qui sont une sorte de tontine rotative) et que les plus faibles soient secourus par les plus forts, ce qui plaide pour l’attention aux espaces périphérique en milieu rural… et urbain ! En ce sens, les financements croisés sont vertueux.

Mais cette répartition ne saurait se limiter à un agencement technique ou financier. Les bibliothèques ne prennent leur sens que comme outils de politique publique. Il s’agit de politique publique partagée, et il appartient à chaque échelon d’inscrire son action dans le domaine des bibliothèques « au croisement des politiques culturelles, sociales, éducatives », selon la formule du manifeste de l’ABF cité plus haut, ce qui est possible même s’il ne dispose pas d’une clause de compétence générale. Structures et fonctions, local et global Il est normal que l’annonce du « big bang » provoque des réactions défensives de à part des structures qui se sentent menacées – au niveau politique comme dans les milieux professionnel. Et qu’à l’inverse les structures semblant confortées prennent des attitudes conquérantes. Mais nous sommes là dans la défense des structures. Il est d’intérêt public de s’intéresser à la défense des fonctions et des missions. Il est possible que la reconfiguration de l’organisation territoriale de la France, quelle qu’en soit la physionomie finale, se traduise par une amélioration de la gestion de la lecture publique et au-delà la prise en compte des bibliothèques de toutes natures. Cette amélioration ne sera constatée que si le dynamisme des pôles ne se faut pas au détriment des périphérie (osons concilier Christophe Guilluy  et Michel Lussault !) ; que si un bon niveau de mutualisation ne contrarie pas un maillage du territoire garantissant à chacun une égalité d’accès ; que si les méthodes de management concilient l’efficacité en réseau et la motivation de chacun ; que si les services physiques et numériques en réseau sont gérés chacun à la bonne échelle tout en facilitant de bons services sur place ; que si la simplification de se traduit pas par plus de verticalité mais plus d’horizontalité ; bref que si sont conciliés à tous les niveaux le global et le local. J’ai idée que cela ne vaut pas que pour les bibliothèques ! (Ce billet est redevable de quelques personnes avec qui je me suis entretenu ces derniers jours. Elles ne sont pas toutes bibliothécaires. Elles se reconnaîtront. Qu’elles soient ici remerciées.). Dernière minute : Dans le projet de loi révélé par Acteurs publics p. 33 sur 47, cette phrase « Les compétences en matière de culture, de sport et de tourisme sont partagées entre les communes, les départements et les régions ». 

 (en bleu : ajout du 23 avril 2014)

Billets de la même série :

La saison 2 : Bibliothèques en territoires

La saison 1 : Les bibliothèques et le millefeuille territorial

Articles :

Analyse :

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Bibliothécaires et décideurs, c’est d’actualité

Posted by Dominique Lahary le 16 avril 2014

Pour ma ville, je choisis le prochain maireDepuis le 23 ou le 30 mars 2014, les jeux municipaux et intercommunaux sont faits. Ils ont donné lieu à une mise en scène où l’essentiel des médias nationaux et une partie de la classe politique (c’est chacun son tour dans ce jeu de rôle) se sont ingéniés à parler d’autre chose que ce dont il s’agissait : choisir entre des projets municipaux et intercommunaux, choisir entre des équipes. N’en déplaise aux auteurs d’une étrange campagne civique officielle qui, avec son « pour ma ville, je choisis le prochain maire » reposait sur une double tromperie, faisant croire à l’élection directe d’un individu, et pour la seule commune.

Qu’ils aient ou non voulu, par leurs suffrages ou leur abstention (puisque toute abstention, en ce qu’elle influe sur le résultat, est une façon de voter), et quoi qu’ils aient voulu exprimer par ailleurs, les électeurs ont choisi pour les six ans à venir des équipes ou des projets. Les deux ne s’équivalent pas. Le projet ne traite pas de tout, ni en détail de ce dont il traite. Et qu’elle soit aguerrie ou novice, l’équipe aura à gérer des dossiers et des situation qu’elle n’a pas forcément prévus et sera amenée à définit des objectifs dont la nécessité ne lui apparaîtra qu’après coup.

Bibliothèques n°71-72

Bibliothèques n°71-72

J’ai eu le plaisir de coordonner le dossier Bibliothécaires et décideurs paru dans Bibliothèques(s) n°71-72  dans les derniers jours de l’année 2013. Voilà un numéro d’actualité, à l’heure ou des équipes municipales ont été reconduites mais aussi où bien d’autres ont été renouvelées. Ce dossier est faut d’analyses et de témoignages divers, contradictoires parfois, propre à nourrir la réflexion et l’action. Comme à l’accoutumée, je me suis permis de mettre moi-même en ligne ce que j’ai personnellement écrit, sans y adjoindre les propos que j’ai recueillis ni les synthèses d’enquêtes que j’ai effectuées :

Au cours de ma carrière professionnelle qui s’est achevée le 30 septembre dernier, je n’ai cessé d’être toujours davantage convaincu que les bibliothèques n’ont de sens que comme outils au services de politiques publiques. Aux postes que j’ai occupés (je ne nie pas qu’il en est d’autres où c’est moins aisé) je me suis efforcé de proposer des éléments de politiques aux décideurs sous les ordres desquels j’étais placé. A ma façon, j’ai fait de la politique, sans jamais pour autant nier la différence de nature entre une légitimité ossue du suffrage universelle et celle issue de compétences professionnelles.

C’est au fil des années ce à quoi j’ai attaché le plus de prix, mis le plus de motivation… Avec l’attachement  a des services effectivement rendus à des populations. L’un ne va d’ailleurs pas sans l’autre. Le sens de toute politique publique est, devrait être, de faire le bien des populations. Les services des bibliothèques entrent dans ce cadre, sa =ns négliger par ailleurs une part de devoir de préservation qui doit être exercé ça et là.

Je me suis donc efforcé de sortir de la bibliothéconomie comme entre soi, comme chasse gardée, comme domaine réservé des « professionnels » auxquels les décideurs, élus et cadres dirigeants, ne comprennent rien par définition.

La bibliothèque n’est appréhendable par les décideurs que si elle est présentée comme objet de politique publique, comme instrument au service de politiques publiques. C’est ce qui sous-tendait le manifeste La bibliothèque est une affaire publique lancé en 2012 à l’occasion des élections présidentielle et législatives et à la rédaction duquel j’avoue avoir participé. Manifeste qui que plaçait les bibliothèques « au croisement des politiques culturelles, sociales, éducatives ». Manifeste réactivé cette année avec une Lettre ouverte aux candidats aux élections municipales.

Bien sûr, on peut penser que plus la bibliothèque est ainsi placée au cœur des politiques locales, plus elle est fragilisée en cas d’alternance. Et il est certainement des cas où une nouvelle équipe fraîchement élue arrivé avec une certaine idée de à bibliothèque de nature à briser ou affaiblir un projet, à casser une dynamique en cours, à modifier des services à la population, en termes de contenus ou de Conditions (la tarification par exemple).

Mais si ces appréhensions de la bibliothèque reposent sur des représentations à priori (lien vers mon intervention congrès), par exemple une vision étroite et traditionnelle comme pourvoyeuse seulement de documents d’un certain type (avec sa variante : comme on trouve tout sur Internet, ce n’est plus la peine d’aller à la bibliothèque), alors la seule façon de les dépasser est de ramener à des enjeux de politique locale, aux services que peut rendre la bibliothèque à la population ici et maintenant.

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